Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08929-4
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Prestimion le Coronal [Lord Prestimion - fr]». Краткое содержание книги:
Prestimion a décidé de rendre la paix à la planète géante et d’effacer de toutes les mémoires, avec l’aide de deux mages, le souvenir du conflit atroce et de tous ceux qui ont péri. Seuls deux de ses compagnons d’armes et lui-même en garderont la trace indélébile dans leurs souvenirs.
Mais comment Prestimion pourrait-il exulter de joie durant la cérémonie de son couronnement alors que ce secret lui pèse ? Et comment pourrait-il prendre femme comme le doit un Coronal alors qu’il demeure obsédé par l’image de Thismet ?
Pire, le charme d’oubli a creusé dans les esprits un vide insidieux que vient souvent remplir la folie. La sédition gronde. La violence menace à nouveau de ravager Majipoor.
Prestimion saura-t-il guérir les peuples dont il a la charge, et se sauver lui-même en retrouvant l’amour ?
De puissantes émanations psychiques montaient vers lui, comme la chaleur par le conduit d’une cheminée et ce qu’il sentait était terrifiant. Aucune membrane protectrice ne le séparait de la vie des milliards d’habitants vivant dans ces villes. Tout l’atteignait par violentes bouffées. Il percevait les appels exprimant la douleur, le chagrin, le désespoir total ; il sentait l’angoisse des âmes si dramatiquement isolées de leurs semblables qu’elles auraient aussi bien pu être emprisonnées dans des blocs de glace ; il sentait les palpitations égarées des esprits cherchant à partir dans cinquante directions à la fois et qui, en conséquence, n’allaient nulle part ; il percevait la torture de ceux qui s’efforçaient de voir clair dans leurs pensées, mais restaient dans les ténèbres. Il sentait la terreur cauchemardesque de ceux qui fouillaient leur esprit à la recherche de leur passé et n’y pouvaient que des gouffres béants.
Partout il ressentait l’épouvante que produit l’anarchie interne. Il percevait l’agitation désespérée des esprits blessés. Il percevait l’horreur des cœurs aveugles et la honte des cœurs desséchés. IL sentait la tristesse infinie de la perte irrévocable.
Partout il percevait le chaos.
Le chaos.
Le chaos.
Le chaos.
Le chaos.
La folie, oui, roulant tel un fleuve irrésistible, se répandant sur les terres comme les flots abjects d’un égout. Un terrible fléau, une catastrophe effroyable qui ravageait la planète, une calamité d’une ampleur qu’il n’eût jamais imaginée.
— Mère… articula-t-il. Mère !
— Bois, fit doucement Varaile en lui tendant un gobelet. C’est de l’eau. Rien que de l’eau.
Il ouvrit les yeux en battant des paupières. Il vit qu’il était assis sur le divan du cabinet de travail de sa mère, la tête contre un coussin. La robe blanche qu’on lui avait donnée était trempée de sueur et il tremblait. Il but l’eau goulûment, frissonna. Varaile posa délicatement la main sur son front ; ses doigts étaient froids sur la peau fiévreuse. Il vit sa mère à l’autre bout de la pièce, les bras croisés devant son bureau, qui l’observait calmement.
— Ne t’inquiète pas, Prestimion, dit-elle. Les effets passeront dans un moment.
— Je me suis évanoui, c’est ça ?
— Tu as perdu connaissance. Mais tu n’es pas tombé.
— Tiens, reprends ça.
Il leva la main pour retirer de son front le cercle d’argent ; il n’était déjà plus là. Il réprima un nouveau frisson.
— Quel cauchemar, mère !
— Oui. Un véritable cauchemar. C’est ce que je vois tous les jours, depuis des mois maintenant. Et celles qui m’entourent aussi. Voilà ce qu’est devenu le monde, Prestimion.
— Partout ?
— Non, répondit-elle en souriant. Pas encore. Une grande partie de la planète est encore saine. Tu as senti la douleur de ceux qui étaient les plus vulnérables à la maladie, les premières victimes, ceux qui n’avaient aucun moyen de se défendre contre l’attaque qui les a pris par surprise. J’entends leurs appels qui s’élèvent vers moi dans la nuit quand je passe au-dessus d’eux. Quels rêves puis-je envoyer, à ton avis, pour guérir de telles douleurs ?
Prestimion garda le silence ; il n’avait pas de réponse. Il avait le sentiment de ne jamais avoir éprouvé de sa vie un tel désespoir ; même quand Korsibar s’était emparé de la couronne que tout le monde lui croyait destinée. J’ai détruit le monde.
— As-tu une idée de ce que j’ai ressenti quand j’avais ce cercle autour du front ? demanda-t-il à Varaile.
— J’imagine que cela a dû être terrible. Cette expression sur ton visage… Cette stupéfaction horrifiée…
— Ton père n’est pas parmi les plus malheureux, poursuivit Prestimion. Il ne comprend pas ce qui lui est arrivé, du moins je l’espère.
— Tu regardais directement dans l’esprit des gens ?
— Pas des individus, non ; du moins je ne l’ai pas ressenti comme cela. Il n’est pas possible, je pense, de lire dans des esprits individuels. On reçoit des impressions générales, des vagues de sensations qui doivent représenter un total de plusieurs centaines de personnes.
— Des milliers, glissa la Dame.
Il se rendit compte qu’elle l’observait attentivement du fond de la pièce. Aussi affectueux, compatissant et maternel que fut le regard qu’elle posait sur lui, il n’en était pas moins pénétrant et fouillait dans les profondeurs de son âme.
Au bout d’un moment, elle s’adressa à lui, très posément.
— Dis-moi ce qui s’est passé, Prestimion, ce qui a provoqué cette catastrophe.
Elle sait, se dit-il.
Cela ne fait aucun doute. Elle sait. Pas les détails, mais l’essence de la chose. Elle sait que j’en porte la responsabilité, qu’une de mes actions est à l’origine de tout.
Et elle attendait qu’il lui révèle le reste. Il était à l’évidence devenu impossible de lui cacher la vérité plus longtemps. Elle attendait une confession et il était prêt maintenant – avide, même – à tout lui raconter.
Mais il y avait Varaile. Il tourna vers elle un regard hésitant : devait-il lui demander de se retirer ? Pourrait-il avouer devant elle ce qu’il devait avouer et faire ainsi d’elle la complice de son crime incommensurable ? Je suis le seul responsable, devrait-il dire, de ce qui est arrivé à ton père. Oserait-il le faire ? Oui.
Oui, je le ferai. Varaile est mon épouse, je n’aurai pas de secrets pour elle, tout monarque que je sois.
— Tout est ma faute, mère, commença lentement Prestimion, en choisissant ses mots. Je pense que tu le sais déjà, mais je le reconnais aujourd’hui devant toi : je suis la cause de cette catastrophe, moi seul. Mon intention n’a jamais été que cela se passe ainsi, mais la faute est mienne.
Il entendit à ses côtés Varaile étouffer un petit cri de stupéfaction. Sa mère dont le regard demeurait calme et affectueux garda le silence ; elle attendait la suite.
— Je vais tout expliquer depuis le commencement.
La Dame acquiesça lentement de la tête.
Prestimion ferma les yeux un moment pour se concentrer. Commencer par le commencement, bien sûr. Mais où était le commencement ?
L’oblitération d’abord, les raisons de cette décision ensuite. Oui.
Il prit une longue inspiration et se lança.
— L’enchaînement récent des événements que vous croyez connaître n’est pas celui que le monde a réellement connu. Une vaste supercherie a eu lieu. Des événements importants se sont passés, des événements sans précédent dans l’histoire de notre planète et personne ne le sait. Des milliers d’hommes ont péri et les raisons de leur mort ont été masquées. La vérité a été effacée et nous avons tous vécu un mensonge. Une poignée de gens seulement connaissent la vérité : Septach Melayn, Gialaurys, Abrigant, deux ou trois autres. C’est tout. Je vous la révèle maintenant, mais vous comprendrez, j’espère, qu’elle ne doit pas sortir de cette pièce.
Il s’interrompit, regarda successivement sa mère, puis Varaile. Elles gardaient le silence avec une expression impénétrable, distante. Elles attendaient d’entendre ce qu’il avait à dire.
— Toi, mère, tu as eu quatre fils. L’un d’eux est mort, Taradath, un garçon très intelligent, un poète, qui aimait jouer avec les mots. Tu crois qu’il a péri dans le Nord en traversant une rivière à la nage. Il n’en est rien : il est mort noyé, certes, mais au cours d’une terrible bataille le long du Iyann, quand le barrage de Mavestoi s’est rompu. Cela t’étonne ? C’est pourtant la vérité : ainsi est mort Taradath. Mais tout ce temps, tu as cru à un mensonge et j’en suis responsable.