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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Synonymie

Dès maintenant, notre corde [de violon] est entièrement divisée, et nous en avons repéré toute l’étendue. Pour ce qui concerne les notes synonymes nous ferons usage de l’enharmonie.

Lallement, La Dynamique des instruments à archets, 1925.

Enharmonique ou synonyme : qui progresse par quarts de ton.

Trésor de la langue française (1971–1994).

Boue est synonyme de honte.

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.
Avant…

La synonymie en territoire radiophonique est à mes oreilles synonyme de sueurs froides. C’était sur France Culture, invité que j’étais dans une émission en direct de Marc Voinchet pour faire chanter les mots anciens. J’avais rencontré ce dernier à l’occasion des cent ans du Petit Larousse illustré et déjà participé à l’une de ses émissions, nous avions vibré autour de Larousse et des dictionnaires, cela ne s’oublie pas.

Le danger du mot dictionnaire est qu’il est lui-même synonyme d’omniscience, d’où la formule toute faite pour désigner tout savant Cosinus ou Tournesol « C’est un dictionnaire vivant », sous-entendant dans la tradition populaire « il sait tout ». Version cultivée : le Pic de la Mirandolle des mots. Je crains qu’à ses yeux cet amalgame n’ait été dangereusement fait quant à ma petite personne qui ne savait en réalité que se repérer assez bien dans ces ouvrages perçus comme des trésors de savoir… Mais on a souvent confondu la clef avec le trésor.

Nous étions précisément presque à la mi-novembre, en 2004, le 12. Je m’apprêtais à évoquer de jolis mots oubliés, mots d’amour, mots de la gastronomie, mots vivants et fleurant bon Rabelais ou Ronsard, mais méconnus de nos contemporains. Je m’installe dans le studio, dans cette attitude faussement sereine du « spécialiste » à qui l’on posera des questions à brûle-pourpoint, auxquelles il faudra répondre sans filet et avec si possible du charme, comme à l’oral d’un examen. À la différence près que les examinateurs sont quelques dizaines de milliers. L’émission allait commencer, Marc me salue chaleureusement, cale quelques détails avec les autres invités, il était donc bien entendu que je parlerais des mots du Supplément du Nouveau Littré, dans lequel j’avais rédigé le Dictionnaire du français oublié, avec une farandole de mots, d’expressions, de locutions et de proverbes au sceau d’un quotidien envolé, un temps perdu et retrouvé l’espace de quelques pages. J’avais disposé devant moi le manuscrit de ce dictionnaire, et je m’apprêtais donc à virevolter festivement de la soupe au perroquet (le pain trempé dans le vin) à la meilleure des aquettes (une petite liqueur d’Italie autrefois très prisée), en passant par maintes brindes (la brinde s’assimilant à ce qu’on boit à la santé de quelqu’un) après quelques boutargues (des mets « qui excitent à boire », écrit Furetière). Et puis suivaient pour la bonne bouche toute une liste de mots d’amour. J’étais venu pour le français oublié, je me réjouissais donc de le faire revivre.

Pendant…

La lumière rouge s’allume, le preneur de son est aux manettes, attention, bientôt le direct. Prêt à dégainer un bouquet de jolis mots d’hier, j’ajuste le micro lorsque, quelques secondes avant le direct, Marc Voinchet me décoche : « Jean, on va commencer par un éclairage sur les mots de l’actualité, pourriez-vous nous dire, à propos d’Arafat, la différence entre funérailles, obsèques et enterrement ? » Oh… Funérailles de funérailles ! Jamais l’exclamation favorite du capitaine Haddock devant un coup tordu ne me parut plus appropriée… Yasser Arafat venait en effet de s’éteindre, le 11 novembre. Aucun rapport avec les mots oubliés, mais un grand débat avait de fait immédiatement commencé sur ce qui allait suivre, avec un cortège de mots dont funérailles, obsèques et enterrement, récurrents à souhait, chacun finissant par s’interroger sur la notion de synonymie : s’agissait-il des mêmes sens ? J’allais répondre à Marc que, pour pareille question, posée comme cela au débotté sur un sujet brûlant, si dire se peut, je ne me sentais guère performant pour une réponse avisée et circonspecte. Sans compter qu’à sujet brûlant réponses circonspectes et nuancées. Trop tard, Marc Voichet s’adressait déjà aux auditeurs.

Fort heureusement, la radio n’est pas la télévision, on ne nous voit pas, j’avais le Petit Littré sous la main, puisque mon Dictionnaire du français oublié en constituait l’appendice. Tout à la fois dans l’urgence et la fébrilité, en espérant que l’introduction de Marc Voinchet soit assez longue, je tentais de rechercher dans le dictionnaire la définition de chacun de ces mots. Tant pis, je cornais les pages. J’en avais deux sur trois quand, benoît, il me donna la parole, parce que bien sûr, à ses yeux, il était inimaginable que je ne réponde pas, et même si possible en étant original, surprenant… Funérailles, mais oui bien sûr Marc, on peut déjà signaler que c’est toujours au pluriel, voilà quelques secondes de gagnées, et puis sans finasser, je repris la définition de Littré-Beaujean : « Cérémonie des enterrements pompeux. » Peu explicite, pour le moins. Et là, me voilà en rien aidé par le passage littéraire choisi par Beaujean : « Les funérailles de la félicité publique morte en France depuis plus de quatre ans », par Boileau. J’ai évité le pire, je ne la cite pas, j’imagine déjà la question, « Quelle est cette félicité publique, Jean ? » Pas non plus de racine latine autre que le mot latin lui-même funeralia. Vous l’avez remarqué, on attend souvent beaucoup de la racine latine, pour broder et offrir la remarque anecdotique, mais là rien, même sens depuis l’Antiquité. J’insiste sur la notion de cérémonie. Et je me précipite sur le mot obsèques, à la page cornée : enfer ! Tout tient en une ligne minuscule, c’est le type de définition que les lexicographes appellent justement « synonymique », et qui en général est extrêmement pauvre. Certains l’appellent même la « non-définition ». Aucun doute, je suis tombé sur la plus pauvre de toutes : « Obsèques (lat. obsequiae) Convoi pompeux. » Damnation ! Que dire de plus… Un éclair tout de même me permet de développer, l’idée du convoi me rappelle en effet qu’en latin sequi veut dire suivre, et ob qui marque la proximité, et je brode sur cette idée.

Le ton paraît tranquille, mais c’est la panique, parce que tout en parlant je tourne les pages pour trouver le mot enterrement que j’ai raté dès le départ, alors que, dans l’ordre alphabétique, j’aurais dû le traiter en premier. J’espère au passage qu’on ne m’entend pas tourner les pages, cela tombe bien, ce sont des pages de papier-bible. Je n’ai pas encore trouvé la bonne page, il faut absolument éviter le « blanc », je glose en signalant que le mot obsèques est aussi au pluriel en permanence, ce qui me permet de poursuivre l’improvisation sur le fait qu’un convoi n’est pas fait d’une seule personne, tout comme pour les funérailles, c’est un collectif, ce dernier mot me sauve, il fait sérieux.

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