Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
Il va sans dire qu’un contenant attirant entraîne à découvrir le contenu inconnu. L’écrivain Daniel Rops en a parfaitement décrit le mécanisme dans un roman de 1934 où l’on suit la stratégie adoptée par l’héroïne : « Elle avait l’intention de laisser le volume comme par distraction, sur le guéridon ovale, où il avait déposé les livres qu’il venait d’acheter, avec l’argent de ses étrennes. Attiré par la joliesse de la reliure, nul doute qu’il le prendrait et essayerait de le lire. » Belle manœuvre pour inciter nos enfants à lire !
De manière un peu moins poétique, en 1895, c’est au tour de Lorrain d’évoquer dans Sensations et souvenirs un personnage qui, se levant soudainement en direction de la bibliothèque, prend « dans un rayon une merveilleuse reliure en peau de truie ». L’évocation d’une truie, même recherchée pour la reliure, reste évidemment un peu moins propice aux rêveries légères, c’est là toute l’injustice animale !
À propos de poésie, qui se souvient du livre poétique de Lesné, en six chants, consacré à La Reliure ? Certes, un livre relié en plein chagrin, donc en cuir grenu de peau de mouton ou de chèvre, a de quoi faire rêver. D’où le bon mot de Michel Laclos, jamais triste, proposant aux cruciverbistes la définition suivante du relieur : merveilleux « exploiteur de chagrin » !
Remueuse : à la recherche de la remueuse disparue
« Enfant très remuant » : ce sont les premiers commentaires me concernant lus sur un carnet scolaire. Bon début… Cela m’a poursuivi. Il est très « remuant » répétaient en chœur au collège des professeurs endormis. Fatigué du commentaire, je finis par consulter non pas les médecins, mais quelques dictionnaires, tardivement. Vers quinze ans. Le Grand Robert dont le 6e tome, Recr-Z, venait de paraître, en 1964. Premier trouble, dans le Grand Robert dont mes parents étaient souscripteurs, pas d’article pour remuant ! Merveilleux. Mais en fouillant bien, le voilà en petits caractères dans les dérivés. Avec son histoire. Être remuant au XIIe siècle, c’est être changeant. Et dans le Littré ? Vive le 3e sens, un peu archaïque il est vrai : « Qui est de nature à émouvoir. » J’attendais de pied ferme le premier qui me qualifierait de « remuant ». Plus personne ne me l’a dit.
Quand le Trésor de la langue française parut, je consultai ce mot également. Un traumatisme à soigner ? Là, je fus surpris par le premier exemple donné « Chevelure, lèvres remuantes ». Des lèvres remuantes… drôle de programme.
Je fis de même lorsque j’achetai le Dictionnaire universel de Furetière. Vite, consulter remuant, et je tombe sur Remueuse. C’est le propre des dictionnaires : on oublie la motivation initiale de la consultation…
« Remueuse : celle qui remue un enfant. On le dit particulièrement d’une femme qu’on donne pour aide à une nourrice dans les grandes maisons. » Ainsi se définissait en effet la remueuse dans nos dictionnaires du Grand Siècle. « Remuer » un enfant au XVIIe, c’était tout simplement le « changer ».
Ne pouvait être remueuse qui voulait, car les bambins « remués » appartenaient à de grandes et nobles familles, le plus souvent princes et princesses. Ainsi, dans une lettre de 1688, Madame de Sévigné évoque-t-elle l’arrivée du prince de Galles et de la reine d’Angleterre, cette dernière suivie de « sa nourrice » et « d’une remueuse uniquement ». La tâche de la remueuse était en vérité précise : elle nettoyait l’enfant, changeait ses langes et le berçait.
Cette répartition des tâches n’enlevait rien au rôle traditionnel de la nourrice, une autre fonction primordiale. Cette dernière donne avant tout à téter aux bébés, qu’ils soient royaux ou d’origine bourgeoise. La nourrice est elle aussi d’ailleurs choisie selon des critères bien précis que les ouvrages lexicographiques n’ont pas omis de signaler. Et par exemple Furetière, en 1690, énumère-t-il sans hésiter les qualités physiques de la nourrice idéale : « Une nourrice pour être bonne doit être saine et d’un bon tempérament, avoir bonne couleur. […] Elle ne doit être ni grosse ni maigre. » Ces caractéristiques étant réunies, il ne lui reste plus qu’à être « gaye, gaillarde, éveillée, jolie, sobre, chaste, douce et sans aucune passion ». Maintes qualités qui feraient davantage penser à une épouse bientôt mère qu’à celui d’une nourrice. Au demeurant Furetière, à la suite de ce portrait idéal, ne peut s’empêcher d’ajouter que, néanmoins, « la plus excellente de toutes les nourrices, c’est la mère ».
La remueuse a disparu, mais la nourrice, mère de secours essentielle, est fort heureusement restée. Serait-ce la couche en coton qui a éliminé la remueuse ? Au XVIIIe siècle, il n’en était déjà plus question. La répartition des tâches, concept cher au XXe siècle, ne la concerne pas davantage. La remueuse ne fait même plus partie des luxes inutiles.
Munis de nos dictionnaires anciens, n’oublions jamais d’en remuer les mots. Avantage aux « remuants ».
Les 3 R : Richelet-Robert-Rey
R. Substantif féminin. Une des lettres de l’Alphabet. Faire une R. L’R se plaint que l’I & l’E l’ont si fort afoiblie à la fin des mots qu’on ne l’entend presque plus aller, ni venir. Nous ordonnons à l’R de filer doux quand elle sera la dernière sur peine d’être chassée. Ablancourt, Luc.