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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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R

R. […] Quelques-uns l’ont surnommé [lettre] canine, parce que sa prononciation est fort dure. […] Dans quelques Provinces, la facilité de la prononciation a conduit, par degrés, les habitants à retrancher cette lettre de certains mots. On dit, par exemple, en plusieurs lieux, Mecredi, Melan, Epelan.

Manuel Dictionnaire portatif, L’Abbé Prévost, 1755.

RATAFIA. Il était d’usage, autrefois, de conclure un marché, un engagement quelconque, en prenant un petit verre de liqueur qui était versé lorsque l’acheteur avait prononcé la formule latine : Res rat fait (que la chose soit ratifiée). Dans la suite, on a francisé le mot ratafiat devenu le nom de la liqueur, et, supprimant le t, on a écrit ratafia.

Pierre Larousse, Nouveau Dictionnaire de la langue française, 1856.

Régionalisme

23 juillet 2008, Loi constitutionnelle de modernisation des institutions de la Ve République, article 75-1 : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. »

De Boulogne-sur-Mer à Béziers…

Avec un père de Boulogne-sur-Mer et de merveilleux grands-parents parlant picard pendant mon enfance, puis une trentaine d’étés passés tout près de Béziers, impossible de ne pas être réceptif aux régionalismes.

« Quo qu’tu dis ? min p’tit fieu… », interrogeait ma grand-mère. Et de confier à la voisine que « pour sin age, il étot core gran-min [grandement] amusette ». On met effectivement du temps à être sérieux… Quant à ma cousine, « Alle étot bin bellotte avec l’cat dans ché bras. » S’y ajoutait parfois un parler moins directement accessible : « Va quer l’ramon pou nettoyer ch’querpillon, et ti donnera un coup d’wassingue su’chpavé. »

Je comprenais très bien ma grand-mère, comme tout enfant sachant très vite adopter deux codes linguistiques, mais à dire vrai ce n’est que bien plus tard que j’établissais le rapport avec le verbe quérir, chercher, du latin quaerere, et que je rapprochais le ramon du ramoneur, avec en commun le balai construit à partir de rameaux, raim en ancien français, d’où le ramon… Quant au querpillon, le trottoir, affaire à suivre… D’où vient-il ? Apparemment personne pour nous l’expliquer. Il est plus facile de pister la wassingue, la serpillière, déjà attestée en 1895 dans le Supplément du Dictionnaire des dictionnaires de Mgr Guérin, homme du Nord…, un mot d’origine flamande et germanique, de l’allemand waschen, analogue à l’anglais to wash, laver. Certains prétendent que sur les serpillières était écrit washing. Ma grand-mère qui, comme tout Boulonnais, n’aimait pas les Inglais, aurait aimé assimiler sa serpillière à « cheux d’in face », de l’autre côté du « channel ».

Puis marié et père de famille, je passais la plupart des vacances scolaires en Languedoc. Et de me retrouver coufle à chaque repas, ma belle-mère languedocienne cuisinant trop bien. L’homme du Nord n’est pas habitué à la chaleur, il est souvent ensuqué… Être coufle, c’est la sensation que l’on a lorsqu’on a trop mangé, lointain dérivé du latin conflare, gonfler, qu’on retrouve dans le Languedoc, mais aussi dans le Dauphiné. Un régionalisme dont je ne saurais me passer, tant je l’ai adopté. Ensuqué, c’est un mot provençal, ensuca, synonyme d’assommé, endormi. Trop de pastis assorti à la forte chaleur rend ensuqué. Sitôt qu’il pleuvait, c’était la recherche des cagarolles, les escargots. Enfin, si, pendant les vendanges, les enfants, les pecs…, avaient les mains toutes pégouses, poisseuses — dérivé tiré du latin pix, picis, poix — l’hiver venu, ils ramassaient les bûches, les sarments, pour les grillades de l’été.

Il est peu de Français insensibles aux régionalismes, le fait même de l’exode rural sur Paris tout au long du XIXe siècle, puis de la vie administrative avec ses mutations aux quatre coins de la France en fonction de barèmes fondés exclusivement sur l’ancienneté, ont fait monter dans le Nord et sur Paris les Méditerranéens et les Bretons et avec eux ces savoureux régionalismes, pendant que le tropisme méditerranéen des mois de juillet et d’août fait régulièrement vivre les gens du Nord à l’aune de la pétanque et du pastis. D’Ouest en Est, de la Bretagne à l’Alsace, de grande région en grande région, les régionalismes abondent. Ils font d’autant plus le charme de la langue qu’ils sont clairement perçus, comme des épices que l’on ajoute à la langue normée. Vive les épices.

Un mot à suivre de près

À quoi servirait une bibliothèque de cent et quelques Petit Larousse, si ce n’était pour traquer l’évolution de sens d’un mot et parfois les contresens ? Ainsi, lire la phrase suivante : « Il n’était pas favorable au régionalisme », dans un texte des années 1950, serait sans doute mal compris au XXIe siècle.

Dans le premier Petit Larousse, en 1905, le régionalisme ne désigne en effet que la « Tendance à ne considérer que les intérêts particuliers de la région qu’on habite », définition qui dans le millésime 1958 bénéficiera d’un exemple éloquent, « Le régionalisme favorise la décentralisation ». Cette dernière étant en effet un grand débat du moment, dans le millésime 1959 le régionalisme devient la « Doctrine qui favorise les groupements régionaux » mais aussi le « caractère de l’œuvre d’un régionaliste ». Ce n’est que pour le millésime 1968 que s’ajoutera à ses deux définitions un troisième sens, celui qui nous intéresse ici : « Mot, locution propre à une région. » Enfin, en 1989, comme une consécration du « régionalisme » linguistique, s’y adjoindra encore un autre sens, plus large : « Esthétique littéraire, le plus souvent romanesque, qui privilégie l’évocation d’une région dans sa spécificité, ses aspects pittoresques. »

Pascale, Pierre, André, Loïc, Bernard et nos terroirs

Le régionalisme, à partir du moment où il n’est plus un débat acharné entre « centralisateurs » et « régionalistes », redevient de fait un sujet rassembleur pour un pays où l’ancrage régional ne s’oublie jamais, vivifié par le retour estival au pays, dans le berceau familial. En témoigne d’ailleurs la production innombrable de recueils, de dictionnaires de régionalismes : ainsi, sans en être un collectionneur patenté, je viens d’en compter plus d’une centaine sur les trois étagères dévolues à ce type de recueils. Impossible de les lister ici ! On se contentera d’en évoquer trois, et tout d’abord celui d’une grande amie, Pascale Lafitte-Certa, qui sur Europe 1 offrait au début du XXIe siècle une belle émission hebdomadaire consacrée aux langues et à laquelle elle m’invita assez souvent. En 2012, elle publiait dans la collection de Philippe Delerm, « Le Goût des mots », Les Plus Belles Expressions de nos régions, très bel hommage à notre langue des terroirs.

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