Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Il semblait fier de sa combine et heureux de vanter ses exploits. Qu’est-ce qu’un haut fait si on ne peut pas s’en vanter ? La moitié du plaisir est dans l’exhibition de sa force, de son intelligence.
Henriette enregistrait. Sujet, verbe, complément. Kevin cajole sa mère. Kevin dérobe la clé, le code, la carte. Kevin vole sa mère. Un jeu d’enfant. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?
Elle s’inspirerait de Kevin pour voler Marcel. Chaval avait raison : une escroquerie sur grande échelle serait facilement décelable. Alors qu’une bonne vieille escroquerie d’autrefois était plus sûre.
Cajoler, dérober les codes, voler l’argent. Faire glisser les sommes volées du compte de Marcel au sien. Ils avaient la même banque. Quand elle était mariée avec Marcel Grobz, il avait ouvert, pour elle, un compte à part au cas où… Au cas où il mourrait brusquement et que l’héritage soit bloqué. Il versait chaque trimestre une somme rondelette qui, bien placée, rapportait de l’argent. Au moment du divorce, il n’avait pas fermé le compte. Il le lui avait laissé afin qu’elle ne soit jamais dans le besoin. L’imbécile ! Elle n’avait que faire de sa pitié. Qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’elle était une faible femme ? Une vieille femme finie, bonne à être jetée aux orties ? Il ne savait pas à qui il avait affaire… Ce sera pour sa retraite, avait-il expliqué au juge, elle n’a pas travaillé et n’a droit à aucune compensation sociale. Le juge avait approuvé. Henriette gardait l’appartement, Marcel lui versait une pension confortable et elle conservait son compte retraite qu’il alimenterait s’il le fallait. Ce compte-là figurait sur la longue liste des comptes de Marcel Grobz à la banque. À la suite des comptes privés et des comptes professionnels. Tout en bas. Au nom de Henriette Grobz.
Ce serait un jeu d’enfant de faire glisser des sommes du compte personnel de Marcel sur le compte dormant d’Henriette.
Le personnel de la banque savait Marcel très généreux. Il lui arrivait souvent de faire des chèques pour le mariage d’une employée, la naissance d’un enfant, les obsèques d’un parent. Il souriait, disait ne me remerciez pas, ce n’est rien, j’ai tellement reçu de la vie que je veux partager… Personne ne s’étonnerait si des versements étaient effectués. Et Marcel avait d’autres chats à fouetter que de vérifier ses comptes privés. Il laissait ce soin à sa comptable, la fidèle Denise Trompet, vingt ans de présence dans l’entreprise Grobz, qu’Henriette avait rebaptisée la Trompette en hommage à la seule chose qui eût de l’esprit dans sa face plate : un petit nez qui finissait retroussé. Molle comme un biscuit sec qu’on a retiré de son étui Cellophane, fade et fanée, n’ayant connu de l’amour que la collection des livres Harlequin qu’elle glissait dans son sac pour lire dans le métro. Rêvant au Prince Charmant qui l’enlèverait et lui déclarerait sa flamme, un genou à terre avec des yeux de braise et un sourire d’hidalgo. Ses dents étaient jaunes, sa bouche ridée, et ses cheveux rares, qu’elle crêpait outrageusement, voletaient dès qu’on ouvrait la porte de son bureau… À cinquante-deux ans, elle n’avait rien pour inspirer le moindre sentiment, et sa figure avachie semblait en avoir pris son parti.
Cajoler. Ce serait le rôle de Chaval. Il cajolerait la Trompette. Lui chuchoterait des compliments, l’emmènerait voir des clairs de lune du haut de la butte Montmartre, lui offrirait un verre de limonade, poserait ses lèvres fermes sur ses lèvres fripées… Il allait devoir payer de sa personne. Il renâclerait, c’est certain, mais elle le convaincrait à coups d’éperons dans ses rêves de reconquête d’Hortense. Argent, Argent, Argent, chanterait-elle à l’oreille de Chaval. Argent, le nom de ce Dieu qui rend tout-puissant, qui fait plier les jeunes filles… et il séduirait la Trompette. Il obtiendrait les codes, et elle, Henriette, dévaliserait Marcel. Avec habileté. Elle deviendrait riche, très riche. Elle chasserait le cauchemar qui la poursuivait depuis l’enfance : être pauvre.
Elle chasserait le cauchemar.
Sujet, verbe, complément.
Kevin Moreira dos Santos avait, sans le vouloir, trouvé la solution. Il ne restait plus qu’à envoyer Chaval à l’assaut de la Trompette.
— Alors, vieille bique, tu rêves ou quoi ? J’ai pas que ça à foutre, moi… Aboule les devoirs !
Henriette sursauta et présenta les devoirs que Kevin n’avait plus qu’à recopier.
— Marcel… Je crois que je fais de la neurasthénie, soupira Josiane alors que Marcel poussait la porte de l’entrée après une longue journée de travail. Il s’ébrouait, posait son vieux cartable rempli de dossiers, se redressait en soufflant, Dieu que la terre est basse ! et imaginait la douceur des charentaises qu’il allait chausser et le whisky au goût de tourbe qu’il n’allait pas tarder à se servir.
— C’est pas le moment, Choupette, c’est pas le moment du tout…
La journée avait été rude. Les dossiers s’entassaient sur son bureau, frappés en lettres rouges de la mention « URGENT ». Partout où il posait les yeux, il voyait clignoter les lettres rouges et Cécile Griffard, sa nouvelle secrétaire, n’arrêtait pas de déposer des mots et des courriers en spécifiant que la réponse était attendue dans les minutes qui suivaient. Épuisé, il s’était demandé pour la première fois de sa vie s’il n’avait pas atteint son seuil de compétence. Entre ses affaires et Junior qui exigeait du temps et un niveau de connaissances de plus en plus élevé, il était dépassé. Ce soir-là, avant de quitter le bureau, il s’était pris la tête entre les mains, l’avait posée sur son bureau et était resté un long moment sans bouger. Son cœur battait à toute allure et il ne savait plus par quel dossier « urgent » commencer. Quand il s’était redressé, un morceau de scotch était resté collé sur sa joue, il l’avait décollé et considéré longuement.
— Y a jamais de bon moment pour faire de la neurasthénie…, insista Josiane.
— Ne me dis pas que ça recommence, Choupette ? Que l’autre t’a encore entourloupée[18] ?
— Le Cure-dents ? Non, c’est pas ça… Ce n’est pas la même langueur, la même tristesse sans raison. Cette fois-ci, je sais pourquoi ça tourne carré en moi… J’ai bien réfléchi, tu sais, je ne te parle pas en amatrice.
— Dis-moi, ma belle caille… dis-moi ce qui ne va pas… Je suis Tarzan aux bras velus, ne l’oublie jamais ! Je saute de branche en branche pour attraper ta jupette.
Il avait ôté son pardessus et lui ouvrait les bras.
Josiane ne souriait pas. Elle restait, prostrée sur sa chaise, loin de lui.
— J’ai plus de moelle, mon vieux gros loup… Je me sens inutile, vide. Toi, tu mènes ta vie au bureau, tu voyages, tu brasses des affaires, Junior est perdu dans ses livres… Va vraiment falloir lui trouver un professeur particulier, tu sais. Il s’ennuie avec moi. Il s’ennuie au parc, il s’ennuie avec les enfants de son âge… Il tente de me le cacher parce qu’il est sensible et bon. Il fait des efforts, mais je sens son ennui comme je renifle l’ammoniaque, il suinte de partout, ça lui creuse des rigoles dans les yeux… Il essaie bien de me tenir compagnie, de me parler de ce qui l’intéresse, de simplifier à l’extrême, mais j’arrive plus à suivre… Ça me demande trop d’efforts, j’ai pas assez de matière grise. Je suis basse du béret…
— Tu dis n’importe quoi ! C’est vrai qu’il galope en avant et qu’on est comme deux ronds de flan… Regarde-moi : j’ai dû reprendre des études pour comprendre quand il cause. Mais je me donne du mal… J’apprends, j’apprends. Et puis je me dis qu’il est magnanime, qu’il nous aime comme on est, un peu niais…