Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Il boit son café du matin face au parc. Un bouquet de pivoines roses s’épanouit sur la table près de la fenêtre et plus loin, sur le balcon, deux boules de buis vert remplissent deux grandes vasques en pierre. Dans un coin, l’arrosoir en métal au long bec dont se sert Annie pour les plantes. Deux colonnes en pierre ornent la façade de la maison construite par Robert Adam, le grand architecte anglais du dix-huitième siècle. Sur le toit des maisons : des cheminées en briques rouges, noircies par la fumée et des antennes de télé. Des fenêtres à petits carreaux que l’on remonte d’un coup de poignet. Des toits en ardoises noires. Des tuyaux d’évacuation qui courent sur les façades…
Le bonheur ou la théorie des clous de Bossuet. Il aimait ce passage de la Méditation sur la brièveté de la vie : « Ma carrière est de quatre-vingts ans, tout au plus… Qu’est-ce que je compterai donc ? Le temps où j’ai eu quelque contentement, où j’ai acquis quelque honneur ? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ! C’est comme des clous attachés à une longue muraille ; à quelque distance, vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les et il n’y en a pas pour remplir la main. »
Combien tenait-il de clous dans sa main ?
Il a entrouvert une fenêtre et une humidité douce pénètre dans la pièce. Il aime ce ciel bleu et froid qui se réchauffe alors que le soleil transperce les nuages, l’humidité qui vibre dans l’air et s’efface peu à peu devant la chaleur du jour qui monte… Il aime Londres. Londres est un grand village bourdonnant de vie, d’affaires, d’idées avec des artères bruyantes, des allées silencieuses et des parcs.
Il contemple les arbres de la rue, les parcmètres qu’on remplit en actionnant son téléphone, en envoyant des SMS, Pay by phone. Le camion rouge du postier vient déposer les plis et les colis. La voisine part à la campagne, elle est en train de charger sa voiture. Elle porte un chemisier rose et hisse une bicyclette rouge dans le coffre arrière. Des bicyclettes sont attachées à chaque réverbère avec de grosses chaînes et la roue avant, ôtée. Pour ne pas qu’on la vole. Les oiseaux chantent. Un homme en costume gris se gare à la place de la voisine et lit attentivement le règlement du parcmètre. Ce doit être un étranger, il n’est pas familier avec le stationnement de la ville. Il sort son téléphone pour payer. Puis il regarde le ciel en faisant la moue. C’est un homme qui doit faire la moue tout le temps. Il a la bouche renversée. Il remonte dans sa voiture. On entend caqueter des canards. Ils se dandinent un instant sur la pelouse du petit square puis repartent. L’homme est assis au volant, les mains posées sur les genoux. Il semble méditer.
— Je sors faire les courses, vous avez besoin de quelque chose ? demande Annie.
— Non, merci… Je ne serai pas là pour déjeuner…
Il déjeune avec Hortense et un financier. Il a reçu le texte qu’elle a préparé. Remarquable. Clair et concis, avec une impertinence qui donne envie de participer à son projet…
— Je ferai le ménage en rentrant…
— Aucun problème, Annie. La maison brille comme un sou neuf !
Elle se rengorge, heureuse, et tourne les talons dans sa longue jupe grise de pensionnaire de couvent.
L’autre soir, il l’a surprise en train de rire à gorge déployée. Elle avait des larmes qui coulaient sur ses joues et hoquetait devant Dottie et Becca, arrêtez, arrêtez, je vais faire pipi dans ma culotte ! Il avait refermé la porte de la cuisine doucement ; elle aurait été embarrassée qu’il la surprenne ainsi.
Dottie se glisse dans le salon.
Philippe sent la présence de Dottie, mais ne se retourne pas.
Depuis qu’elle habite chez lui, elle a pris l’habitude de se déplacer sans faire de bruit comme s’il fallait qu’elle passe inaperçue. Cette économie de mouvement la rend émouvante et irritante à la fois. Cela semble dire je suis heureuse d’être là, Philippe, ne me chasse pas, et souligne involontairement que sa présence, qui ne devait être que temporaire, se prolonge. Il aimerait lui rappeler que ses sentiments à son égard n’ont pas changé, qu’il l’aime beaucoup, mais qu’il ne s’agit pas d’amour, c’est ce qu’aurait fait l’ancien Philippe. L’ordre régnait dans sa vie d’avant.
Chaque soir, quand ils sont tous les deux seuls dans la chambre, quand arrive le seul moment où il pourrait lui parler, elle vient se blottir contre lui avec un tel abandon, une telle confiance qu’il remet à plus tard une franche explication. Elle dort comme une enfant. Même dans le lit, elle ne prend pas de place. Elle a perdu sa gouaille en s’installant dans son bel appartement. Les beaux meubles, les bons repas, l’argenterie, les chandeliers, les bouquets de fleurs, l’odeur d’encaustique ont eu raison de son aplomb de titi londonien ; elle devient peu à peu une autre femme, empreinte de mesure, de douceur, d’étonnement perpétuel avec, sur le visage, l’air buté de celle qui a trouvé sa place et n’entend pas la laisser.
Elle a parfois, quand Philippe lui demande si elle veut l’accompagner au cinéma ou à l’opéra, des mouvements de joie timides et brusques, saute sur ses pieds, court chercher son manteau et son sac et attend toute droite dans l’entrée, semblant dire voilà, je suis prête, de peur qu’il ne change d’avis et ne l’emmène pas avec lui. Quand le téléphone sonne, elle lui lance de furtifs regards, tentant de savoir à qui il s’adresse et si les mots « Paris », « France », « Eurostar » surgissent dans la conversation, il peut lire dans ses yeux la crainte qu’il ne s’éloigne et qu’à son retour il n’y ait plus de place pour elle.
Il n’aime pas lire ce désarroi, il demande tu veux que je t’aide à trouver un boulot ? Elle dit non, non, elle a des pistes. Elle le dit précipitamment, elle bafouille, et il se radoucit, ajoute, prends ton temps, Dottie, n’accepte pas n’importe quoi, et elle a un pauvre sourire de victime qui vient d’échapper à une catastrophe.
Je ne suis pas assez belle pour lui, pas assez intelligente, pas assez cultivée, c’est sûr, pense Dottie depuis qu’elle vit chez Philippe. La modestie, la crainte, l’angoisse vont souvent de pair avec le sentiment amoureux et Dottie n’échappe pas à cette règle inique. Elle souffre en silence, mais n’en laisse rien paraître. Elle s’applique à être gaie, légère, mais ce sont des qualités qu’on ne peut pas mimer et qui sonnent faux quand on les feint.
Quand Becca et Annie l’entraînent dans leurs conversations sur la cuisson du canard ou le point de dentelle, elle rit avec elles, s’enveloppe de leur douce tendresse, mais lorsqu’elle se retrouve seule avec Philippe, elle redevient maladroite et prend le parti de se taire.
Et de glisser, glisser…
Quand le regard distrait de Philippe se pose sur elle sans la voir, elle se tasse sur elle-même, a envie de pleurer. Et, pourtant, elle ne trouve pas la force de partir, de reprendre son indépendance et sa témérité. Elle espère toujours… Ne sont-ils pas heureux tous les quatre dans ce bel appartement de Montaigu Square ? Il finira bien par se laisser engluer dans ce bonheur qu’elle tisse patiemment avec Becca et Annie.
Il finira bien par oublier l’autre…
Celle qui habite Paris, saute dans les flaques à pieds joints et enseigne à l’université. Joséphine. Elle connaît son prénom, elle a interrogé Alexandre. Et son nom. Un nom de famille qui sonne du clairon. Cortès. Joséphine Cortès. Elle l’imagine belle, érudite, forte. Elle lui associe le charme et l’élégance parisiens, l’assurance de ces Françaises qui semblent libres, affranchies de tout, qui savent accaparer le cœur d’un homme. Joséphine Cortès a écrit des thèses, des livres savants, un roman à succès qui a été traduit en anglais. Elle n’ose pas le lire. Joséphine Cortès élève ses deux filles, seule, depuis que son mari est mort, dévoré par un crocodile. Tout semble grand et romanesque chez cette femme. Face à elle, Dottie se sent lilliputienne, ignare. Elle se regarde dans la glace et se trouve trop blonde, trop pâle, trop maigre, trop sotte. Elle voudrait avoir les cheveux de « l’autre », l’aplomb de « l’autre », ses manières, sa désinvolture. Elle pare Joséphine de toutes les qualités et elle tremble.