Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
« Ça ne vous ferait rien d’aller un peu moins vite ?
— Pourquoi ça ?
— Parce que je n’aime pas cette route-là dans la nuit. J’ai des marchandises sur le dos, moi ; et c’est toujours mieux d’être deux qu’un. On n’attaque pas souvent deux hommes qui sont ensemble. »
Je sentis qu’il disait vrai et qu’il avait peur. Je me prêtai donc à son désir, et nous voilà marchant côte à côte, cet inconnu et moi, à une heure du matin, sur le chemin qui va d’Argenteuil à Asnières.
« Comment rentrez-vous si tard, ayant des risques à courir ? »
Il me conta son histoire.
Il ne pensait pas à rentrer ce soir-là, ayant emporté sur son dos, le matin même, de la pacotille pour trois ou quatre jours.
Mais la vente avait été fort bonne, si bonne qu’il se vit contraint de retourner chez lui tout de suite afin de livrer le lendemain beaucoup de choses achetées sur parole.
Il expliqua, avec une vraie satisfaction, qu’il faisait fort bien l’article, ayant une disposition particulière pour dire les choses, et que ce qu’il montrait de ses bibelots lui servait surtout à placer, en bavardant, ce qu’il ne pouvait emporter facilement.
Il ajouta :
« J’ai une boutique à Asnières. C’est ma femme qui la tient.
— Ah ! Vous êtes marié ?
— Oui, M’sieur, depuis quinze mois. J’en ai trouvé une gentille de femme. Elle va être surprise de me voir revenir cette nuit. »
Il me conta son mariage. Il voulait cette fillette depuis deux ans, mais elle avait mis du temps à se décider.
Elle tenait depuis son enfance une petite boutique au coin d’une rue, où elle vendait de tout : des rubans, des fleurs en été et principalement des boucles de bottines très jolies, et plusieurs autres bibelots dont elle avait la spécialité, par faveur d’un fabricant. On la connaissait bien dans Asnières, la Bluette. On l’appelait ainsi parce qu’elle portait souvent des robes bleues. Et elle gagnait de l’argent, étant fort adroite à tout ce qu’elle faisait. Elle lui semblait malade en ce moment. Il la croyait grosse, mais il n’en était pas sûr. Leur commerce allait bien ; et il voyageait surtout, lui, pour montrer des échantillons à tous les petits commerçants des localités voisines ; il devenait une espèce de commissionnaire voyageur pour certains industriels, et il travaillait en même temps pour eux et pour lui-même.
« Et vous, qu’est-ce que vous êtes ? » dit-il.
Je fis des embarras. Je racontai que je possédais à Argenteuil un bateau à voiles et deux yoles de courses. Je venais m’exercer tous les soirs à l’aviron, et aimant l’exercice, je revenais quelquefois à Paris, où j’avais une profession que je laissai deviner lucrative.
Il reprit :
« Cristi, si j’avais des monacos comme vous, c’est moi qui ne m’amuserais pas à courir les routes comme ça la nuit. Ça n’est pas sûr par ici. »
Il me regardait de côté et je me demandais si ce n’était pas tout de même un malfaiteur très malin qui ne voulait pas courir de risque inutile.
Puis il me rassura en murmurant
« Un peu moins vite ; s’il vous plaît. C’est lourd, mon paquet. »
Les premières maisons d’Asnières apparaissaient.
« Me voilà presque arrivé, dit-il, nous ne couchons pas à la boutique : elle est gardée la nuit par un chien, mais un chien qui vaut quatre hommes. Et puis les logements sont trop chers dans le cœur de la ville. Mais écoutez-moi, Monsieur, vous m’avez rendu un fier service, car je n’ai pas le cœur tranquille, moi, sur les routes avec mon sac. Eh bien, vrai, vous allez monter chez moi boire un vin chaud avec ma femme, si elle se réveille, car elle a le sommeil dur, et elle n’aime pas ça, qu’on la réveille. Puis, sans mon sac je ne crains plus rien, je vous reconduis aux portes de la ville avec mon gourdin. »
Je refusai, il insista, je m’obstinai, il s’acharna avec une telle peine, un tel désespoir sincère, une telle expression de regret, car il ne s’exprimait pas mal, me demandant d’un air blessé « si c’était que je ne voulais pas boire avec un homme comme lui », que je finis par céder et le suivis par un chemin désert vers une de ces grandes maisons délabrées qui forment la banlieue des banlieues.
Devant ce logis j’hésitai. Cette haute baraque de plâtre avait l’air d’un repaire de vagabonds, d’une caserne de brigands suburbains. Mais il me fit passer le premier en poussant la porte qui n’était point fermée. Il me pilota par les épaules, dans une obscurité profonde, vers un escalier que je cherchais des pieds et des mains, avec la peur légitime de tomber dans un trou de cave
Quand j’eus rencontré la première marche, il me dit : « Montez, c’est au sixième. »
En fouillant dans ma poche, j’y découvris une boîte d’allumettes-bougies, et j’éclairai cette ascension. Il me suivait en soufflant sous son sac, répétant : « C’est haut ! C’est haut ! »
Quand nous fûmes au sommet de la maison, il chercha sa clef, attachée avec une ficelle dans l’intérieur de son vêtement, puis il ouvrit sa porte et me fit entrer.
C’était une chambre peinte à la chaux, avec une table au milieu, six chaises et une armoire de cuisine contre les murs.
« Je vais réveiller ma femme, dit-il, puis je descendrai à la cave chercher du vin ; il ne se garde pas ici. »
Il s’approcha d’une des deux portes qui donnaient dans cette première pièce et il appela : « Bluette ! Bluette ! » Bluette ne répondit pas. Il cria plus fort : « Bluette ! Bluette ! » Puis, tapant sur la planche à coups de poing, il murmura : « Te réveilleras-tu, nom d’un nom ! »
Il attendit, colla son oreille à la serrure et reprit, calme : « Bah ! Faut la laisser dormir si elle dort. Je vas chercher le vin, attendez-moi deux minutes. »
Il sortit. Je m’assis résigné.
Qu’étais-je venu faire là ? Soudain, je tressaillis. Car on parlait bas, on remuait doucement, presque sans bruit, dans la chambre de la femme.
Diable ! N’étais-je pas tombé dans un guet-apens ? Comment ne s’était-elle pas réveillée, cette Bluette, au bruit qu’avait fait son mari, aux coups qu’il avait frappés sur la porte ? N’était-ce pas un signal pour dire aux complices : « Il y a un pante dans la boîte. Je vas garder la sortie. Affaire à vous. » Certes, on s’agitait de plus en plus, on toucha la serrure ; on fit tourner la clef. Mon cœur battait. Je me reculais jusqu’au fond de l’appartement en me disant : « Allons, défendons-nous ! » et saisissant une chaise de bois à deux mains par le dossier, je me préparai à une lutte énergique.
La porte s’entrouvrit, une main parut qui la maintenait entrebâillée, puis une tête, une tête d’homme coiffée d’un chapeau de feutre rond se glissa entre le battant et le mur, et je vis deux yeux qui me regardaient. Puis, si vite que je n’eus pas le temps de faire un mouvement de défense, l’individu, le malfaiteur présumé, un grand gars, nu-pieds, vêtu à la hâte sans cravate, ses souliers à la main, un beau gars, ma foi, un demi-monsieur, bondit vers la sortie et disparut dans l’escalier.
Je me rassis, l’aventure devenait amusante. Et j’attendis le mari qui fut longtemps à trouver son vin. Je l’entendis enfin qui monte l’escalier et le bruit de ses pas me fit rire, d’un de ces rires solitaires qui sont si durs à comprimer.
Il entra, portant deux bouteilles, puis me demanda :
« Ma femme dort toujours. Vous ne l’avez pas entendue remuer ? »
Je devinai l’oreille collée contre la porte, et je dis :
« Non, pas du tout. »
Il appela de nouveau :
« Pauline ! »
Elle ne répondit rien, ne remua pas. Il revint à moi, s’expliquant :
« Voyez-vous, c’est qu’elle n’aime pas ça quand je reviens dans la nuit boire un coup avec un ami.