Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Verdiers est une petite ville entourée de plaines et de bois. Dans la rue centrale se trouvait la maison de mes parents. Je passais maintenant mes journées loin de cette demeure que j’avais tant regrettée, tant désirée. Des rêves s’étaient réveillés en moi et je me promenais dans les champs, tout seul pour les laisser s’échapper, s’envoler.
Mon père et ma mère, tout occupés de leur commerce et préoccupés de mon avenir, ne me parlaient que de leur vente ou de mes projets possibles. Ils m’aimaient en gens positifs, d’esprit pratique ; ils m’aimaient avec leur raison bien plus qu’avec leur cœur ; je vivais muré dans mes pensées et frémissant de mon éternelle inquiétude.
Or, un soir, après une longue course, j’aperçus, comme je revenais à grands pas afin de ne point me mettre en retard, un chien qui galopait vers moi. C’était une sorte d’épagneul rouge, fort maigre, avec de longues oreilles frisées.
Quand il fut à dix pas il s’arrêta. Et j’en fis autant. Alors il se mit à agiter sa queue et il s’approcha à petits pas avec des mouvements craintifs de tout le corps, en fléchissant sur ses pattes comme pour m’implorer et en remuant doucement la tête. Je l’appelai. Il fit alors mine de ramper avec une allure si humble, si triste, si suppliante que je me sentis les larmes aux yeux. J’allai vers lui, il se sauva, puis revint et je mis un genou par terre en lui débitant des douceurs afin de l’attirer. Il se trouva enfin à portée de ma main et, tout doucement je le caressai avec des précautions infinies.
Il s’enhardit, se releva peu à peu, posa ses pattes sur mes épaules et se mit à me lécher la figure. Il me suivit jusqu’à la maison.
Ce fut vraiment le premier être que j’aimai passionnément, parce qu’il me rendait ma tendresse. Mon affection pour cette bête fut certes exagérée et ridicule. Il me semblait confusément que nous étions deux frères, perdus sur la terre, aussi isolés et sans défense l’un que l’autre. Il ne me quittait plus, dormait au pied de mon lit, mangeait à table malgré le mécontentement de mes parents et il me suivait dans mes courses solitaires.
Souvent je m’arrêtais sur les bords d’un fossé et je m’asseyais dans l’herbe. Sam aussitôt accourait, se couchait à mes côtés ou sur mes genoux et il soulevait ma main du bout de son museau afin de se faire caresser.
Un jour, vers la fin de juin, comme nous étions sur la route de Saint-Pierre-de-Chavrol, j’aperçus venir la diligence de Ravereau. Elle accourait au galop des quatre chevaux, avec son coffre jaune et la casquette de cuir noir qui coiffait son impériale. Le cocher faisait claquer son fouet ; un nuage de poussière s’élevait sous les roues de la lourde voiture puis flottait par-derrière, à la façon d’un nuage.
Et tout à coup, comme elle arrivait à moi, Sam, effrayé peut-être par le bruit et voulant me joindre, s’élança devant elle. Le pied d’un cheval le culbuta, je le vis rouler, tourner, se relever, retomber sous toutes ces jambes, puis la voiture entière eut deux grandes secousses et j’aperçus derrière elle, dans la poussière, quelque chose qui s’agitait sur la route. Il était presque coupé en deux, tout l’intérieur de son ventre déchiré pendait, sortait avec des bouillons de sang. Il essayait de se relever, de marcher, mais les deux pattes de devant pouvaient seules remuer et grattaient la terre, comme pour faire un trou ; les deux autres étaient déjà mortes. Et il hurlait affreusement, fou de douleur.
Il mourut en quelques minutes. Je ne puis exprimer ce que je ressentis et combien j’ai souffert. Je gardai la chambre pendant un mois.
Or, un soir, mon père furieux de me voir dans cet état pour si peu, s’écria : « Qu’est-ce que ce sera donc quand tu auras de vrais chagrins, si tu perds ta femme, tes enfants ! On n’est pas bête à ce point-là ! »
Ce mot, dès lors, me resta dans la tête, me hanta : « Qu’est-ce que ce sera donc quand tu auras de vrais chagrins, si tu perds ta femme, tes enfants ! »
Et je commençai à voir clair en moi. Je compris pourquoi toutes les petites misères de chaque jour prenaient à mes yeux une importance de catastrophe ; je m’aperçus que j’étais organisé pour souffrir affreusement de tout, pour percevoir, multipliées par ma sensibilité malade, toutes les impressions douloureuses, et une peur atroce de la vie me saisit.
J’étais sans passions, sans ambitions ; je me décidai à sacrifier les joies possibles pour éviter les douleurs certaines. L’existence est courte, je la passerai au service des autres, à soulager leurs peines et à jouir de leur bonheur, me disais-je. N’éprouvant directement ni les unes ni les autres, je n’en recevrai que les émotions affaiblies.
Et si vous saviez cependant comme la misère me torture, me ravage ! Mais ce qui aurait été pour moi une intolérable souffrance est devenu de la commisération, de la pitié.
Ces chagrins que je touche à chaque instant, je ne les aurais pas supportés tombant sur mon propre cœur. Je n’aurais pas pu voir mourir un de mes enfants sans mourir moi-même. Et j’ai gardé malgré tout une telle peur obscure et pénétrante des événements, que la vue du facteur entrant chez moi me fait passer chaque jour un frisson dans les veines, et pourtant je n’ai plus rien à craindre maintenant.
L’abbé Mauduit se tut. Il regardait le feu dans la grande cheminée, comme pour y voir des choses mystérieuses, tout l’inconnu de l’existence qu’il aurait pu vivre s’il avait été plus hardi devant la souffrance. Il reprit d’une voix plus basse :
« J’ai eu raison. Je n’étais point fait pour ce monde. »
La comtesse ne disait rien ; enfin, après un long silence, elle prononça :
« Moi, si je n’avais pas mes petits-enfants, je crois que je n’aurais plus le courage de vivre. »
Et le curé se leva sans dire un mot de plus.
Comme les domestiques sommeillaient dans la cuisine, elle le conduisit elle-même jusqu’à la porte qui donnait sur le jardin et elle regarda s’enfoncer dans la nuit sa grande ombre lente qu’éclairait un reflet de lampe.
Puis elle revint s’asseoir devant son feu et elle songea à bien des choses auxquelles on ne pense point quand on est jeune.
Date inconnue
L'inutile beauté (1890)
L’INUTILE BEAUTÉ
À Henry Cazalis.
La victoria fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l’hôtel. C’était à la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour d’honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de chaleur, de gaieté.
La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment où son mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochère. Il s’arrêta quelques secondes pour regarder sa femme, et il pâlit un peu. Elle était fort belle, svelte, distinguée avec sa longue figure ovale, son teint d’ivoire doré, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs ; et elle monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraître même l’avoir aperçu, avec une allure si particulièrement racée, que l’infâme jalousie dont il était depuis si longtemps dévoré, le mordit au cœur de nouveau. Il s’approcha, et la saluant :
— Vous allez vous promener ? dit-il.
Elle laissa passer quatre mots entre ses lèvres dédaigneuses.
— Vous le voyez bien !
— Au bois ?
— C’est probable.
— Me serait-il permis de vous accompagner ?
— La voiture est à vous.
Sans s’étonner du ton dont elle lui répondait, il monta et s’assit à côté de sa femme, puis il ordonna :