Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il répondit :
— Monsieur, le chiffre des suicides s’est tellement accru pendant les cinq années qui ont suivi l’Exposition universelle de 1889 que des mesures sont devenues urgentes. On se tuait dans les rues, dans les fêtes, dans les restaurants, au théâtre, dans les wagons, dans les réceptions du président de la République, partout. C’était non seulement un vilain spectacle pour ceux qui aiment bien vivre comme moi, mais aussi un mauvais exemple pour les enfants. Alors il a fallu centraliser les suicides.
— D’où venait cette recrudescence ?
— Je n’en sais rien. Au fond, je crois que le monde vieillit. On commence à y voir clair, et on en prend mal son parti. Il en est aujourd’hui de la destinée comme du gouvernement, on sait ce que c’est ; on constate qu’on est floué partout, et on s’en va. Quand on a reconnu que la providence ment, triche, vole, trompe les humains comme un simple député ses électeurs, on se fâche, et comme on ne peut en nommer une autre tous les trois mois, ainsi que nous faisons pour nos représentants concessionnaires, on quitte la place, qui est décidément mauvaise.
— Vraiment !
— Oh ! Moi, je ne me plains pas.
— Voulez-vous me dire comment fonctionne votre œuvre ?
— Très volontiers. Vous pourrez d’ailleurs en faire partie quand il vous plaira. C’est un cercle.
— Un cercle ! !..
— Oui, Monsieur, fondé par les hommes les plus éminents du pays, par les plus grands esprits et les plus claires intelligences.
Il ajouta, en riant de tout son cœur :
— Et je vous jure qu’on s’y plaît beaucoup.
— Ici ?
— Oui, ici.
— Vous m’étonnez.
— Mon Dieu ! On s’y plaît parce que les membres du cercle n’ont pas cette peur de la mort qui est la grande gâcheuse des joies sur la terre.
— Mais alors, pourquoi sont-ils membres de ce cercle, s’ils ne se tuent pas
— On peut être membre du cercle sans se mettre pour cela dans l’obligation de se tuer.
— Mais alors ?
— Je m’explique. Devant le nombre démesurément croissant des suicides, devant les spectacles hideux qu’ils nous donnaient, s’est formée une société de pure bienfaisance, protectrice des désespérés, qui a mis à leur disposition une mort calme et insensible, sinon imprévue.
— Qui donc a pu autoriser une pareille œuvre ?
— Le général Boulanger, pendant son court passage au pouvoir. Il ne savait rien refuser. Il n’a fait que cela de bon, d’ailleurs. Donc, une société s’est formée d’hommes clairvoyants, désabusés, sceptiques, qui ont voulu élever en plein Paris une sorte de temple du mépris de la mort. Elle fut d’abord, cette maison, un endroit redouté, dont personne n’approchait. Alors, les fondateurs, qui s’y réunissaient, y ont donné une grande soirée d’inauguration avec Mmes Sarah Bernhardt, Judic, Théo, Granier et vingt autres, MM. de Reszké, Coquelin, Mounet-Sully, Paulus, etc. ; puis des concerts, des comédies de Dumas, de Meilhac, d’Halévy, de Sardou. Nous n’avons qu’un four, une pièce de M. Becque qui a semblé triste, mais qui a eu ensuite un très grand succès à la Comédie-Française. Enfin tout Paris est venu. L’affaire était lancée.
— Au milieu des fêtes ! Quelle macabre plaisanterie !
— Pas du tout. Il ne faut pas que la mort soit triste, il faut qu’elle soit indifférente. Nous avons égayé la mort, nous l’avons fleurie, nous l’avons parfumée, nous l’avons faite facile. On apprend à secourir par l’exemple ; on peut voir, ça n’est rien.
— Je comprends fort bien qu’on soit venu pour les fêtes ; mais est-on venu pour… Elle ?
— Pas tout de suite, on se méfiait.
— Et plus tard ?
— On est venu.
— Beaucoup
— En masse. Nous en avons plus de quarante par jour. On ne trouve presque plus de noyés dans la Seine.
— Qui est-ce qui a commencé ?
— Un membre du cercle.
— Un dévoué ?
— Je ne crois pas. Un embêté, un décavé, qui avait eu des différences énormes au baccarat, pendant trois mois.
— Vraiment ?
— Le second a été un Anglais, un excentrique. Alors, nous avons fait de la réclame dans les journaux, nous avons raconté notre procédé, nous avons inventé des morts capables d’attirer. Mais le grand mouvement a été donné par les pauvres gens.
— Comment procédez-vous ?
— Voulez-vous visiter ? Je vous expliquerai en même temps.
— Certainement.
Il prit son chapeau, ouvrit la porte, me fit passer puis entrer dans la salle de jeu où des hommes jouaient comme on joue dans tous les tripots. Il traversait ensuite divers salons. On y causait vivement, gaiement. J’avais rarement vu un cercle aussi vivant, aussi animé, aussi rieur.
Comme je m’en étonnais :
— Oh ! reprit le secrétaire, l’œuvre a une vogue inouïe. Tout le monde chic de l’univers entier en fait partie pour avoir l’air de mépriser la mort. Puis, une fois qu’ils sont ici, ils se croient obligés d’être gais afin de ne pas paraître effrayés. Alors, on plaisante, on rit, on blague, on a de l’esprit et on apprend à en avoir. C’est certainement aujourd’hui l’endroit le mieux fréquenté et le plus amusant de Paris. Les femmes mêmes s’occupent en ce moment de créer une annexe pour elles.
— Et malgré cela, vous avez beaucoup de suicides dans la maison ?
— Comme je vous l’ai dit, environ quarante ou cinquante par jour. Les gens du monde sont rares ; mais les pauvres diables abondent. La classe moyenne aussi donne beaucoup.
— Et comment… fait-on ?
— On asphyxie…. très doucement.
— Par quel procédé ?
— Un gaz de notre invention. Nous avons un brevet. De l’autre côté de l’édifice, il y a les portes du public. Trois petites portes donnant sur de petites rues. Quand un homme ou une femme se présente, on commence à l’interroger ; puis on lui offre un secours, de l’aide, des protections. Si le client accepte, on fait une enquête et souvent nous en avons sauvé.
— Où trouvez-vous l’argent ?
— Nous en avons beaucoup. La cotisation des membres est fort élevée. Puis il est de bon ton de donner à l’œuvre. Les noms de tous les donateurs sont imprimés dans Le Figaro. Or tout suicide d’homme riche coûte mille francs. Et ils meurent à la pose. Ceux des pauvres sont gratuits.
— Comment reconnaissez-vous les pauvres ?
— Oh-oh ! Monsieur, on les devine ! Et puis ils doivent apporter un certificat d’indigents du commissaire de police de leur quartier. Si vous saviez comme c’est sinistre, leur entrée ! J’ai visité une fois seulement cette partie de notre établissement, je n’y retournerai jamais. Comme local, c’est aussi bien qu’ici, presque aussi riche et confortable ; mais eux….. Eux ! ! Si vous les voyiez arriver, les vieux en guenilles qui viennent mourir ; des gens qui crèvent de misère depuis des mois, nourris au coin des bornes comme les chiens des rues ; des femmes en haillons, décharnées, qui sont malades, paralysées, incapables de trouver leur vie et qui nous disent, après avoir raconté leur cas : « Vous voyez bien que ça ne peut pas continuer, puisque je ne peux plus rien faire et rien gagner, moi. » J’en ai vu venir une de quatre-vingt-sept ans, qui avait perdu tous ses enfants et petits-enfants, et qui depuis six semaines, couchait dehors. J’en ai été malade d’émotion. Puis, nous avons tant de cas différents, sans compter les gens qui ne disent rien et qui demandent simplement : « Où est-ce ? » Ceux-là, on les fait entrer, et c’est fini tout de suite.
Je répétai, le cœur crispé :
— Et… où est-ce ?
— Ici.
Il ouvrit une porte en ajoutant :
— Entrez, c’est la partie spécialement réservée aux membres du cercle, et celle qui fonctionne le moins. Nous n’y avons eu encore que onze anéantissements.