Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
— Alors, vous croyez qu’elle ne dort pas ?
— Pour sûr, qu’elle ne dort plus. »
Il avait l’air mécontent.
« Eh bien ! Trinquons », dit-il.
Et il manifesta tout de suite l’intention de vider les deux bouteilles, l’une après l’autre, là, tout doucement.
Je fus énergique, cette fois. Je bus un verre, puis je me levai. Il ne parlait plus de m’accompagner, et regardant avec un air dur, un air d’homme du peuple fâché, un air de brute en qui la violence dort, la porte de sa femme, il murmura :
« Faudra bien qu’elle ouvre quand vous serez parti. »
Je le contemplais, ce poltron devenu furieux sans savoir pourquoi, peut-être par un obscur pressentiment, un instinct de mâle trompé qui n’aime pas les portes fermées. Il m’avait parlé d’elle avec tendresse ; maintenant il allait la battre assurément.
Il cria encore une fois en secouant la serrure :
« Pauline ! »
Une voix qui semblait s’éveiller, répondit derrière la cloison : « Hein, quoi ?
— Tu m’as pas entendu rentrer ?
— Non, je dormais, fiche-moi la paix.
— Ouvre ta porte.
— Quand tu seras seul. J’aime pas que tu amènes des hommes pour boire dans la maison la nuit. »
Alors je m’en allai, trébuchant dans l’escalier, comme l’autre était parti, dont je fus le complice. Et en me remettant en route vers Paris, je songeai, que je venais de voir dans ce taudis une scène de l’éternel drame qui se joue tous les jours, sous toutes les formes, dans tous les mondes.
Date inconnue
APRÈS
Mes chéris, dit la comtesse, il faut aller vous coucher.
Les trois enfants, filles et garçon, se levèrent, et ils allèrent embrasser leur grand-mère.
Puis, ils vinrent dire bonsoir à M. le curé, qui avait dîné au château comme il faisait tous les jeudis.
L’abbé Mauduit en assit deux sur ses genoux, passant ses longs bras vêtus de noir derrière le cou des enfants, et, rapprochant leurs têtes d’un mouvement paternel, il les baisa sur le front d’un long baiser tendre.
Puis, il les remit à terre, et les petits êtres s’en allèrent, le garçon devant, les filles derrière.
« Vous aimez les enfants, Monsieur le curé, dit la comtesse.
— Beaucoup, Madame. »
La vieille femme, leva sur le prêtre ses yeux clairs.
« Et… votre solitude ne vous a jamais trop pesé ?
— Si, quelquefois. »
Il se tut, hésita, puis reprit : « Mais je n’étais pas né pour la vie ordinaire.
— Qu’est-ce que vous en savez ?
Oh ! Je le sais bien. J’étais fait pour être prêtre, j’ai suivi ma voie. »
La comtesse le regardait toujours :
« Voyons, Monsieur le curé, dites-moi ça, dites-moi comment vous vous êtes décidé à renoncer à tout ce qui nous fait aimer la vie, nous autres, à tout ce qui nous console et nous soutient. Qui est-ce qui vous a poussé, déterminé à vous écarter du grand chemin naturel, du mariage et de la famille ? Vous n’êtes ni un exalté, ni un fanatique, ni un sombre, ni un triste. Est-ce un événement, un chagrin, qui vous a décidé à prononcer des vœux éternels ? »
L’abbé Mauduit se leva et se rapprocha du feu, puis tendit aux flammes ses gros souliers de prêtre de campagne. Il semblait toujours hésiter à répondre.
C’était un grand vieillard à cheveux blancs qui desservait depuis vingt ans la commune de Saint-Antoine-du-Rocher. Les paysans disaient de lui : « En v’là un brave homme ! »
C’était un brave homme en effet, bienveillant, familier, doux, et surtout généreux. Comme saint Martin, il eût coupé en deux son manteau. Il riait volontiers et pleurait aussi pour peu de chose, comme une femme, ce qui lui nuisait même un peu dans l’esprit dur des campagnards.
La vieille comtesse de Saville, retirée en son château du Rocher, pour élever ses petits-enfants, après la mort successive de son fils et de sa belle-fille, aimait beaucoup son curé, et disait de lui : « C’est un cœur. »
Il venait tous les jeudis passer la soirée chez la châtelaine, et ils s’étaient liés, d’une bonne et franche amitié de vieillards. Ils s’entendaient presque sur tout à demi-mot, étant tous les deux bons de la simple bonté des gens simples et doux.
Elle insistait : « Voyons, Monsieur le curé, confessez-vous à votre tour. »
Il répéta : « Je n’étais pas né pour la vie de tout le monde. Je m’en suis aperçu à temps, heureusement, et j’ai bien souvent constaté que je ne m’étais pas trompé. »
Mes parents, marchands merciers à Verdiers, et assez riches, avaient beaucoup d’ambition pour moi. On me mit en pension fort jeune. On ne sait pas ce que peut souffrir un enfant dans un collège, par le seul fait de la séparation, de l’isolement. Cette vie uniforme et sans tendresse est bonne pour les uns, détestable pour les autres. Les petits êtres ont souvent le cœur bien plus sensible qu’on ne croit, et en les enfermant ainsi trop tôt, loin de ceux qu’ils aiment, on peut développer à l’excès une sensibilité qui s’exalte, devient maladive et dangereuse.
Je ne jouais guère, je n’avais pas de camarades, je passais mes heures à regretter la maison, je pleurais la nuit dans mon lit, je me creusais la tête pour retrouver des souvenirs de chez moi, des souvenirs insignifiants de petites choses, de petits faits. Je pensais sans cesse à tout ce que j’avais laissé là-bas. Je devenais tout doucement un exalté pour qui les plus légères contrariétés étaient d’affreux chagrins.
Avec cela je demeurais taciturne, renfermé, sans expansion, sans confidents. Ce travail d’excitation mentale se faisait obscurément et sûrement. Les nerfs des enfants sont vite agités ; on devrait veiller à ce qu’ils vivent dans une paix profonde, jusqu’à leur développement presque complet. Mais qui donc songe que, pour certains collégiens, un pensum injuste peut être une aussi grosse douleur que le sera plus tard la mort d’un ami ; qui donc se rend compte exactement que certaines jeunes âmes ont pour presque rien des émotions terribles, et sont, en peu de temps, des âmes malades, inguérissables ?
Ce fut mon cas ; cette faculté de regret se développa en moi d’une telle façon que toute mon existence devint un martyre.
Je ne le disais pas, je ne disais rien ; mais je devins peu à peu d’une sensibilité ou plutôt d’une sensitivité si vive que mon âme ressemblait à une plaie vive. Tout ce qui la touchait y produisait des tiraillements de souffrance, des vibrations affreuses et par suite de vrais ravages. Heureux les hommes que la nature a cuirassés d’indifférence et armés de stoïcisme !
J’atteignis seize ans. Une timidité excessive m’était venue de cette aptitude à souffrir de tout. Me sentant découvert contre toutes les attaques du hasard ou de la destinée, je redoutais tous les contacts, toutes les approches, tous les événements. Je vivais en éveil comme sous la menace constante d’un malheur inconnu et toujours attendu. Je n’osais ni parler, ni agir en public. J’avais bien cette sensation que la vie est une bataille, une lutte effroyable où on reçoit des coups épouvantables, des blessures douloureuses, mortelles. Au lieu de nourrir, comme tous les hommes, l’espérance heureuse du lendemain, j’en gardais seulement la crainte confuse et je sentais en moi une envie de me cacher, d’éviter ce combat où je serais vaincu et tué.
Mes études finies, on me donna six mois de congé pour choisir une carrière. Un événement bien simple me fit voir clair en moi tout à coup, me montra l’état maladif de mon esprit, me fit comprendre le danger et me décida à le fuir.