Si l’on veut bénéficier de l’une des plus belles lettres capitulaires d’un dictionnaire, lettre ornée, il faut ouvrir le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle à la lettre Q. Sur les deux tiers d’une grande page triomphe ladite consonne avec, en son accueillant ovoïde, dans la moitié supérieure, des joueurs de quilles, la vie est belle, et dans sa moitié inférieure, des inquisiteurs en train de faire subir la question à un malheureux hérétique, la vie est atroce… À la gauche de la lettre, on ne peut manquer de reconnaître Quasimodo, et, sur la droite, une dame de charité en train de quêter, pendant que juste au-dessus éclate une querelle entre deux soldats et qu’au-dessous on fait la queue devant quelque boucherie, pendant le siège de la Guerre de 1870. La gravure date de 1871.
Cette lettre bénéficie d’un long commentaire de la part de Pierre Larousse sur son origine, ses caractéristiques, ses divers sens, plus nombreux qu’on ne l’imagine, qu’il s’agisse de sa valeur dans la numération romaine, Q représentant alors le nombre 500, ou, surmonté d’un trait, 500 000, ou qu’il s’agisse encore de la lettre Q gravée sur la monnaie française indiquant qu’elle a été frappée à Perpignan. Sans oublier que l’abréviation Q désignait pour le médecin remplissant une ordonnance le mot « quantité » et que la formule Q.s. se traduisait par « quantité suffisante », rappelle Pierre Larousse.
S’y ajoute une anecdote érudite qu’un Bourguignon lexicographe tel que Larousse ne pouvait mettre sous boisseau.
On en trouve un premier témoignage littéraire à travers la description de l’université offerte par Montesquieu dans les Lettres persanes : « Il y eut il y a quelque temps un grand démêlé avec quelques docteurs à l’occasion de la lettre Q qu’elle voulait que l’on prononçât comme un K (dans quanquan). » À Pierre Larousse alors de narrer le plaisant démêlé qui se déroula lors de la fondation du Collège de France, au XVIe siècle, à un moment où la prononciation antique du latin était en déliquescence dans les écoles, au point que l’on faisait disparaître le son u toutes les fois que cette lettre accompagnait la consonne q. Ainsi, précise Larousse, l’on prononçait « kis, kalis, kantus, pour quis, qualis, quantus ». Les professeurs royaux entreprirent en effet de relancer la prononciation romaine mais cette question fut d’emblée l’occasion d’un assez singulier procès. « Un jeune prêtre ayant, dans une thèse qu’il soutenait devant la Faculté de théologie, suivi la prononciation rectifiée qu’enseignait Ramus et ayant prononcé quanquam autrement que cancan, la Sorbonne s’imagina voir dans cette manière de lire la langue des livres liturgiques une attaque contre la religion et voulut sévir contre notre latiniste, en le privant d’un bénéfice ecclésiastique dont il était pourvu. » Cependant, le puriste ainsi condamné ne se tint pas pour battu et l’affaire fut immédiatement portée au Parlement. Ramus, bien qu’en délicatesse avec la Sorbonne pour son opposition ouverte à l’aristotélisme, vint défendre son élève et sa méthode. Il eut gain de cause : un arrêt permit d’absoudre l’abbé de l’accusation d’hérésie et laissa par ailleurs chacun libre de lire le latin comme il l’entendrait.
Cette dispute de mots avait un moment occupé l’attention publique et fait beaucoup jaser… il en est resté le mot cancan, dont on se servit d’abord pour imiter plaisamment la prononciation des docteurs de la Sorbonne et qui finit par désigner proverbialement le bruit de la médisance pour une chose qui n’en vaut pas la peine. Voici comment à propos du latin quamquam, « quoique », naquit le cancan, « bruit empreint de médisance », disent nos dictionnaires, cette signification se répandant notamment au XIXe siècle. Attention, aucun rapport avec le French cancan, ce dernier cancan étant la reprise du nom enfantin du canard… La danse du canard et son dandinement !
Puisque nous sommes au cœur des cancans, rappelons un autre débat, celui de la prononciation de la lettre Q, au moment où l’on apprend l’alphabet aux enfants. Auparavant cependant, on ne résistera pas à signaler en fils de sténographes, sensible aux formes graphiques, que le dessin même de la lettre Q ou q, un rond plus ou moins ovoïde et une queue plus ou moins longue, s’explique parce que la lettre est issue d’un signe phénicien désignant un singe, l’ovoïde en représentant la tête, et la queue, le cou…
Revenons à l’alphabet prononcé que doivent réciter les enfants : c’est Pierre Larousse et Émile Littré qui nous y contraignent par une remarque en tête de chacun de leur article. Q : « ku, ou suivant l’épellation moderne, ke », précise ainsi Littré à propos de « la dix-septième lettre de l’alphabet » et de « la treizième des consonnes ». C’est classique : les étudiants ne peuvent s’empêcher de sourire en lisant la suite donnée par Littré en guise d’exemple, l’érudit n’étant pas porté à la gaudriole (du verbe médiéval, gaudir, se réjouir…) : « Un grand Q. Un petit q. » Il est certes plus élégant de lire dans le Grand Robert « Un Q majuscule ; un q minuscule. » La chose est néanmoins à prendre au sérieux ! Que déclare en effet Julien Green en 1949 dans son Journal ? : « Une Canadienne m’écrit qu’on ne dit pas lettre indécente pour q, dans les écoles religieuses de son pays contrairement à ce qu’a pu affirmer un journal. On dit, m’assure-t-elle, que. » De son côté, Gide ose le pire, qu’il raconte dans son Journal en 1937 : « Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec stupeur, en gros caractères, cet étrange titre : Mes couilles [pour mes coquilles]. Un prote, négligent et malicieux, avait laissé tomber le q. J’écris ceci pour me consoler. » D’une malheureuse coquille. Voilà pourquoi aussi je n’évoquerai jamais par écrit, sans relire attentivement, mes coquilles.