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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Et puisque nous en sommes aux anecdotes, regardez bien la Semeuse de Grasset que l’on retrouve sur le Petit Larousse illustré millésimé 1906 et publié en juillet 1905. Observez attentivement le mouvement du bras et de la chevelure de la belle jeune fille, incarnée il y a peu par Emmanuelle Béart. Que constatez-vous ? Aucun doute, c’est bien le bras gauche qui tient le pissenlit, la Semeuse est sans conteste gauchère, ce qui lui confère une singularité de plus. Quant aux graines du pissenlit, dans la mesure où les cheveux ondulent au vent sur la gauche, on en déduit naturellement qu’il faut à la Semeuse qui souffle sur la droite un surcroît d’effort pour faire s’envoler les akènes — très précisément vingt — dans le sens contraire du vent. Le tout sous un ciel rougeoyant, l’aube d’un jour nouveau, contrastant avec la toile de fond du dictionnaire, rose saumon. Les akènes, voilà un joli mot, tout frais extirpé du premier article de dictionnaire à le mettre en scène, un Larousse — à tout seigneur tout honneur —, le Nouveau Larousse illustré ayant fait suite au Grand Dictionnaire universel et achevé en 1904.

« Encycl. Les pissenlits (taraxacum) sont des herbes vivaces […] Les fruits sont des akènes surmontés par des aigrettes et sont entraînés par le moindre vent. »

Si le pissenlit ne se laisse pas cerner facilement, il n’en est pas moins de nature conquérante et, avec trois orthographes possibles, les akènes, achènes ou achaines, voilà des graines assurées d’une bonne place dans les dictionnaires. De fait, elles firent florès lesdites graines dans le monde artistique. Cette boule d’akènes surmontés par des aigrettes devint en effet vite à elle seule le symbole du savoir généreusement offert, qui ne demande qu’à germer. Tout comme la Semeuse, le pissenlit fut l’objet d’interprétations esthétiques très diverses et prestigieuses, de Picart Le Doux en 1955 à Christian Lacroix pour le millésime 2005, en passant par Yann Pennor’s en 1993, d’après un dessin de Phan Van My. Le nombre d’akènes change, mais le symbole demeure.

La Varende, en décrivant en 1950 la Normandie en fleurs, avait en définitive déjà perçu à quel point le pissenlit offrait un étonnant symbole de mobilité et de soudaine métamorphose : « Nous vîmes, un jour de vent d’orage, un hêtre se dépouiller d’un coup de toute sa feuillée, exactement comme une boule lumineuse de pissenlit. » La boule lumineuse est résolument source constante de rêves.

Le Petit Larousse illustré et mes grands-parents

Un immense jardin entouré de grands murs, en ville, à Boulogne-sur-Mer. Un grand-père, ex-charron, bêchant avec une sereine dévotion chaque carré de son jardin, une terre sablonneuse, semant puis irriguant les sillons, à l’arrosoir, qu’il remplissait avec la pompe à levier, dressée le long d’un petit mur de pierres. Un grand-père élevant de surcroît une vingtaine de lapins et une quarantaine de poules, tout cela donne indéniablement une enfance très heureuse.

Six allées structuraient ce jardin, c’est un détail de grande importance. Pourquoi ? Chacune de ces allées qu’empruntaient la brouette de mon grand-père et, dans son sillage, celle qu’il m’avait fabriquée, était bordée de pissenlits. C’était tout simplement enchanteur : ce jardin pouvait faire penser au bonheur de Maupassant décrivant dans Une vie « la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots », à ceci près que les coquelicots étaient remplacés, dans ce jardin extraordinaire, par des groseilles à maquereau, tout aussi rouges. Pourquoi des pissenlits ? Parce que les lapins en sont friands et qu’avec mon grand-père j’en coupais donc régulièrement les feuilles en dent de lion qu’on apportait dans le clapier, le grand plaisir restant pour moi de faire passer les feuilles dentelées à travers le grillage et de les offrir, une par une, aux lapins dont le museau frémissait de plaisir.

Dans la maison de mes grands-parents, où ma grand-mère préparait d’ailleurs à la mode flamande de délectables lapins aux pruneaux, trônait un Petit Larousse illustré. Quel fut donc le premier mot consulté, sachant à peine lire ? Le pissenlit, s’entend. Ce Petit Larousse datait d’avant la guerre, laquelle ? peut-être bien la Première, mon grand-père y avait pris une balle dans l’épaule, mauvais coup pour un charron. Et la lecture de l’article pissenlit dans ce Petit Larousse illustré, d’« avant-guerre », se révéla forcément un régal, surtout pour la première définition, c’était en effet mon premier contact avec l’étymologie d’un mot !

« PISSENLIT : Fam. Enfant qui pisse au lit.

PISSENLIT : Genre de composées qui se mangent en salade : la racine de pissenlit, torréfiée, fournit la chicorée. »

On a depuis changé de siècle et même de millénaire, et le pissenlit de mon enfance a pris du poids, l’article du millésime 2013 est certes incomparablement plus riche et meilleur.

« Pissenlit : (de pisser en lit, à cause de ses vertus diurétiques). Plante à fleurs jaunes en capitules appelée aussi dent-de-lion, à feuilles dentelées comestibles, et dont les petits fruits secs sont surmontés d’une aigrette qui facilite leur dissémination par le vent → Famille des composées. Manger les pissenlits par la racine (fam.), être mort et enterré. »

Mais qu’importe, je lui préfère celui de mon enfance. Le jardin avec ses allées de pissenlits n’est plus, restent cependant les allées de dictionnaires qu’on a reconstituées chez soi, on ne cueille plus les pissenlits de son grand-père qui les a rejoints avec ma grand-mère, du côté des racines. Alors, on feuillette et on effeuille et effeuille ses Petit Larousse, on en donne des extraits à ses élèves, on sème à tout vent akènes, achaines et achènes aux belles aigrettes.

Potiche

J’ai empilé les autres volumes sur le premier, puis je me suis demandé où je pourrais les installer. Hélas, je n’ai vu aucun endroit susceptible de les accueillir. L’étagère fixée au mur à côté du bureau, occupée déjà par plusieurs dictionnaires grecs, le Petit Robert, le vieux Larousse en deux volumes et le nouveau Bescherelle sur L’Art de conjuguer, n’était de toute façon pas assez belle.

Vassilis Alexakis, Les Mots étrangers, 2002.

« C’est la fonction potiche » : la formule me toucha de plein fouet. Ce fut en effet une révélation lorsqu’un jeune professeur de sociolinguistique, rencontré dans le sillage de Bernard Quemada, fit sur ce sujet surprenant un assez long développement, improvisé me sembla-t-il. N’oubliez pas, répétait-il avec un sourire goguenard : « Le dictionnaire a d’abord une fonction potiche. »

La réflexion partait d’une question simple : chez chacun d’entre nous, où sont en effet installés les dictionnaires que nous avons acquis, dès lors qu’ils sont assez gros ? Si la question m’avait été posée quelques décennies plus tard, mon épouse aurait répondu, avec un sourire complice : « Mais, partout, monsieur, partout… »

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