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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Mon se(g)ond maître a vingt ans de moins et des biceps triples des miens. Je faisais partie de son jury de thèse, une thèse soutenue au tout début du XXIe siècle, à Montpellier, consacrée à Nicolas Beauzée, grand grammairien qui collabora à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Une thèse très savante avec une bonne part sur la phonétique au XVIIIe siècle, assortie d’un cédérom, mon premier support électronique à dire vrai dans le cadre des thèses. Je me souviens parfaitement d’être entré dans la salle, puis, après les salutations d’usage et quelques mots de réconfort au « candidat » dont la recherche était excellente, de m’être installé à ma place, en président de jury. C’est le moment où l’on embrasse du regard le public, qui était nombreux. Je ne pus faire autrement que d’écarquiller les yeux en repérant au premier rang des jeunes gens au gabarit très éloigné du « thésard » aux épaules fréquemment tombantes, parfois étiolé par l’immersion trop prolongée en bibliothèque. Il est vrai que les spécialistes des dictionnaires peuvent, s’ils soulèvent ces derniers régulièrement, développer leurs deltoïdes, mais tout de même, j’avais au premier rang quatre gaillards exhibant à travers le tee-shirt un torse digne de Schwarzenegger tout droit sorti de Terminator, avec des biceps tout à fait hors norme. Je pensai alors à la scène où Louis de Funès prend une douche dans un camping et où, croisant un véritable Tarzan, par comparaison, prend avec agacement conscience de ses maigres et flasques biceps qu’il soupèse d’un air découragé…

La soutenance se passa au mieux : mention très honorable, félicitations du jury et j’oubliai ces jeunes gens qui m’intriguaient non sans avoir remarqué d’ailleurs que dans sa veste boutonnée le candidat Christophe Rey n’était pas loin de faire craquer le tissu… Le champagne qui suivit fut clarifiant : entre deux bulles, j’appris en effet que Christophe Rey faisait partie des champions internationaux du bras de fer. Une discipline dont il m’expliqua les règles. Il avait invité évidemment d’autres champions ! Christophe est désormais jeune professeur des universités, le plus haut rang de l’université, et la confrérie des dicopathes — car c’en est un — peut s’honorer de ses performances aux Championnats du monde de bras de fer qui eurent lieu aux États-Unis en 2012, il finit 5e pour le bras droit, 7e pour le bras gauche. Qui peut douter que dictionnaire rime avec bras de fer !

C’est à lui que je dois mes connaissances en phonétique historique, appliquée à nos dictionnaires. Ainsi a-t-il calculé le nombre de marques de prononciation apposées derrière les mots enregistrés dans les dictionnaires, en comparant les grands dictionnaires en vigueur sous Louis XIV : c’est par exemple 811 fois qu’on retrouvera « prononcez… » ou « prononcer… » dans le premier dictionnaire de la langue française, celui de Richelet en 1680, mais seulement 50 fois dans le Dictionnaire universel de Furetière, en 1690, et 354 fois dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce qui est peu sur deux dizaines de milliers de mots enregistrés. Quant à Furetière, signaler une demi-centaine de prononciations sur 40 000 mots, c’est en définitive infime et confirme ce qu’il faut retenir : la prononciation n’est pas une préoccupation première au XVIIe siècle.

Imaginer Christophe Rey décompter les marques phonétiques me ravit. Vers vingt-cinq ans en effet, combien de journées ai-je passées à compter le nombre de mots d’un dictionnaire ! Car rien n’est plus inexact qu’une préface de dictionnaire à cet égard… et pour les dictionnaires d’hier, le plus souvent, toutes les informations quantitatives manquent. Alors d’une main délicate, au bout d’un bras de fer, il faut feuilleter page à page le dictionnaire. Et compter. Encore compter. Toujours compter.

Une information croissante, jusqu’au grec ?

C’est au XVIIIe siècle que les informations ont commencé à être riches à propos de la prononciation des mots français. On les trouvera d’abord dans l’Encyclopédie (1751–1777), au moment de présenter chaque lettre de l’alphabet, c’est ensuite à Joseph Panckoucke (1736–1798), éditeur des derniers volumes de l’Encyclopédie, d’offrir des informations phonétiques dans son monumental Grand Vocabulaire françois, publié de 1767 à 1774, 30 volumes de 600 pages, au total 18 240 pages.

L’exemple viendrait aussi de l’Angleterre avec entre autres le Rhyming Dictionary (1775) et le Critical Pronouncing Dictionary (1791) de John Walker. Au XIXe siècle, Larousse et Littré y seront attentifs, sans apporter d’éclairages décisifs. C’est à la fin du XIXe siècle, en 1888, qu’est alors inventé l’Alphabet phonétique international, l’API, avec pour pionniers Paul Passy (1859–1940), Henry Sweet (1845–1912) et Daniel Jones (1881–1967). On bénéficiait désormais d’un outil international de recensement.

Pour la mention systématique de l’API dans un dictionnaire, il faut attendre la fin du XXe siècle, avec notamment en 1967 le Petit Robert : Alain Rey, Josette Rey-Debove et Bernard Quemada avaient en effet convaincu Paul Robert de noter pour chaque mot sa prononciation en API : « Tous les élèves qui étudient les langues étrangères doivent d’ailleurs savoir déchiffrer cette notation, et il suffira aux autres de se familiariser avec les tables de correspondance données pour comprendre la transcription », est-il affirmé dans la préface. Dans les premiers Petit Robert, on disposait de fait d’un signet faisant office de marque-page, sur lequel était rappelée la correspondance entre les signes phonétiques de l’API et la prononciation des mots.

Au-delà de la systématisation, les auteurs de dictionnaires ont toujours aimé relever les erreurs jugées grossières : Littré s’était par exemple plu à signaler les prononciations populaires, fautives à ses yeux. « Le peuple dit arignée pour araignée, anneau pour agneau, ajeter pour acheter », s’indignait-il en 1873. Sous Louis XIV, Richelet pestait de même : « Ceux qui parlent mal disent chirugien, mais ceux qui voient le monde disent chirurgien. »

Enfin, encore aujourd’hui, certains mots ne sont pas vraiment totalement fixés dans leur prononciation. Ainsi rappelons l’histoire du mois d’août : « Aoust, […] se prononce par la simple voyelle oust », déclare Ramus au XVIe siècle, le s ici prononcé témoignant de l’origine latine du mot, augustus, mois consacré à l’empereur Auguste. « Aout : prononcez ou » affirme Richelet en 1680. Deux siècles plus tard, Littré insiste toujours : il faut prononcer « ou ; l’a ne se prononce pas » ; pourtant, précise-t-il, « quelques personnes prononcent a-ou ». En 1968, les phonéticiens relèvent que dans l’usage on entend tantôt ou tantôt out. Quoi qu’il en soit, sans sourire, Littré insiste, pour la mi-août « dites la mi-ou ». Et non Mi-a-ou… Arrière les félins ! En principe les signes de l’alphabet phonétique international évitent toute ambiguïté : prononcez [u] ou [ut], est-il écrit dans les dictionnaires contemporains.

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