À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité
- Автор: Rey Alain
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert Laffont
- ISBN: 978-2221112724
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
L’adversaire, d’ailleurs, ou plutôt le mot latin adversarius, désignait l’ennemi de Dieu et de l’homme, le démon soi-même, chef incontesté de l’axe du Mal. En se relativisant et en s’humanisant, le mot adversaire est devenu synonyme d’opposant, qui peut être soit pire, soit meilleur que son adversaire, car pour l’être, adversaire, il en faut un autre, à moins d’être adversaire de soi-même, ce qui arrive. Adversaire signifie « tourné — versus — contre l’autre » mais aussi « vers » lui. Quand les événements se tournent contre nous, c’est l’ad-versité, les circonstances ad-verses. Quand deux animaux se tournent l’un vers l’autre pour combattre, front contre front, on dit qu’ils s’affrontent, ce qui remédie à l’absence de verbe du côté d’adverse et d’adversaire, car on ne s’adverse point, en bon français. L’esprit de lutte et d’opposition est si répandu que le nom adversaire bénéficie d’un bon paquet de presque synonymes : concurrent, moins agressif, antagoniste, rival, et même ennemi, bien qu’on puisse être l’adversaire de quelqu’un sans en être l’ennemi. C’est même la nature de l’adversaire en sport, et ce devrait l’être en politique. Mais, précisément, le président actuel des États-Unis, malgré un coup de téléphone courtois à John Kerry, semble préférer la notion d’« ennemi » à celle d’« adversaire », et la guerre à la rivalité. Pour lui, il ne semble pas possible de se tourner « vers » ceux qui ne sont pas d’accord — ce que dit adversus.
Si l’opposition entre G.W.B. (djidœbelyoubi) et J.F.K. (djèefkay) fait remonter le mot adversaire, et non lutte, combat et guerre, c’est bon signe pour la démocratie aux États-Unis, dont l’Europe vieillie est parfois l’adversaire, mais non pas l’ennemie. « Dans une discussion, je suis toujours du côté de l’adversaire », disait André Gide. Cet écrivain mémorable n’aurait pas fait un bon politicien.