À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité
- Автор: Rey Alain
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert Laffont
- ISBN: 978-2221112724
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
« Halte au racisme antivoile de la racaille Chirac ! À bas la République impie ! » Telles sont les fortes paroles, tracées, m’a-t-il semblé, d’une main virile, et que j’ai pu lire ce matin sur quelque mobilier urbain. J’en ai apprécié la condensation et la franchise, mais déploré la confusion.
Nous en a-t-on parlé, de ce voile[64] ! On s’émerveille de ce flot de paroles, dont le principal effet fut de dresser une partie de la France contre l’autre. Que cache la guerre du voile, outre l’extrême perversité des mots ?
La descendance du velum latin, rideau, tenture ou vêtement, mot qui semble remonter à une racine indo-européenne signifiant « tisser », a conservé comme seule valeur centrale l’idée d’un objet souple servant à cacher. Un autre velum, employé surtout au pluriel (vela, velarum), a donné cette toile qui permet aux vaisseaux, et aujourd’hui à des planches nautiques, d’avancer sur l’eau. « Maman, les p’tits bateaux, pour avancer, ont-ils des jambes ? » Non, mon cher petit — eût dit Proust —, mais des voiles.
Grave ambiguïté, car les femmes, ce n’est certes pas pour avancer, selon nous, racailles laïques et impies, qu’elles ont des voiles. La langue française, sagement, distingue le voile de la voile ; mais ironiquement, confond les pluriels.
En s’en tenant au voile, on constate qu’au moins en français et depuis que le mot existe, il est affecté au « sexe », comme on disait à l’époque classique (en tout bien tout honneur), qu’on ne pouvait, dans un monde monothéiste pieux, rendre pur qu’en le voilant. Ainsi, le voile des religieuses catholiques envahit la scène du langage français dès le Moyen Âge et on peut rappeler que les saintes les plus vénérées, à commencer par la Vierge mère — immortel oxymoron — sont représentées voilées.
De quoi permettre aux farouches partisans du voile de dire aux chrétiens : c’est vous qui avez commencé. Aux athées et aux impies, ils ne parlent pas. Donc, quand les religieux prennent « l’habit », les nonnes prennent « le voile », ce qui ne les dispense pas d’un habit fort enveloppant, façon tchador. Mais que les mots sont traîtres ! En matière de vêture, le voile peut ne cacher que le cheveu : le bandana est au voile ce que le string est à la culotte — cette dernière seule ayant un nom franc et obscène. Le voile, cependant, sait aussi cacher et révéler le corps — une certaine Salomé en fait la preuve. En outre, il y a voile et voile, les uns choisis, décoratifs, aguichants (ah ! les voilettes et mantilles d’antan), les autres imposés, symboliques… et d’un lourd ! C’est cela : le voile est relou. Le dilemme cher aux intégristes : femme voilée, sinon femme violée, permet la séparation, l’enfermement, l’apartheid.
Certes, des musulmanes, parfois fort gracieuses, se voilent, pensent-elles, sans qu’on les y contraigne. Et on peut avoir du mal à comprendre qu’une habitude culturelle devienne un délit quand on franchit la porte d’un collège. Vous avez dit ostensible ? Comme c’est visible…
Words, words, words… Pendant ce temps, retour au fanatisme, recul des libertés, contradictions perverses (Molière : « et s’il me plaît, à moi, d’être battue… »), échec de la neutralité religieuse, appelée laïcité. L’« antivoile » est tout sauf un racisme, et des penseurs musulmans, tel le poète Adonis, ont déploré ce signe d’archaïsme culturel sans aucun rapport avec la foi et la piété.
Décidément, le voile dévoile plus qu’il ne cache : les incompréhensions, l’écrasement des femmes, des hypocrisies partagées. Voilons-nous la face.