Les Jeux de l'amour et de la mort
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Éditions du Masque
- ISBN: 978-2702478561
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Les Jeux de l'amour et de la mort». Краткое содержание книги:
— Vous pensez que…
— Je suis hors d’état d’avoir la moindre pensée. Pour l’instant, je parle, c’est tout. Et puis tu refais le tour de tous les invités, enfin des trois cent douze qu’on a pu retrouver, et tu fais deux photos de chacun.
— Des trois cent douze ?
— Oui, pourquoi ?
— Non, rien.
Galtier déplia la note qu’on venait de poser sur sa table.
— J’ai changé d’avis. Tu te fais remplacer par Tarquet et tu viens avec moi. On va chercher Soler.
Galtier eut un rire bref. Un peintre ! Une affaire d’artiste. Ça va nous changer un peu.
— On y va maintenant ?
— À la seconde même.
— Je ne peux pas. J’ai trop sommeil. S’il me brutalise, je tombe.
— Je le sais bien que tu as trop sommeil. Il faudra simplement s’arranger pour qu’il ne te brutalise pas.
V
Quand Tom entendit sonner chez lui, il sut qu’il était bon, et il eut une grosse envie de pleurer, celle précisément qu’il retenait depuis plusieurs heures déjà. Mais qu’est-ce qui lui avait donc pris, nom de dieu, de courir comme ça ? Il serra ses joues dans ses doigts. Comment est-ce qu’on allait le croire ? Pourquoi est-ce qu’il avait couru comme ça ?
Le temps qu’il arrive à la porte, les yeux lui brûlaient. Il tira le verrou en gardant une main sur une joue pour se protéger.
Ce n’était pas comme ça que Galtier s’était figuré l’assassin. Si peu comme ça qu’il eut un moment d’hésitation et modifia la phrase qu’il avait en tête comme entrée en matière. Personne n’avait encore rien dit et le type était déjà en larmes. Ça commençait mal. Galtier tira sur sa lèvre avec ses dents et sentit que les choses allaient se compliquer.
— Thomas Soler, artiste peintre. C’est vous ?
Tom abaissa la tête. Il pensait que s’il essayait de parler, sa voix comprimée allait sortir trop aiguë et qu’il serait ridicule.
— Inspecteur principal Galtier, chargé de l’enquête sur le meurtre du 25, avenue de l’Observatoire. Le mieux serait que vous preniez quelques affaires et que vous nous suiviez.
Tom fit un geste vers le téléphone.
— Non, dit Galtier. Vous appellerez du commissariat.
— Ce n’est pas moi, dit Tom.
— Tout à l’heure. Prenez vos affaires. Artiste.
Tom poussa un long soupir et se moucha. En enfilant ses chaussures, il regarda cet inspecteur qui devait penser que son compte était bon, qu’il était cuit. Il pleurait encore un peu trop pour le voir de manière nette, mais tout de même, il ne l’aurait pas pris pour un flic. Après tout, qu’est-ce qu’il savait des flics ? Ils n’étaient peut-être pas nécessairement tous lourds avec des yeux durs. Celui-là était grand, mince, interminable, et d’une grâce déconcertante. Tom lui donna la cinquantaine et lui trouva une figure longue, fine, les lèvres très dessinées et colorées, les yeux sombres, tombant en triangle. Il s’essuya les cils pour mieux voir. Le nez grand, le maxillaire tendu, les cheveux bruns jetés en arrière, un air de sévérité distante de résolution contractée, qu’un charme involontaire semblait s’amuser à compromettre. Où est-ce que Sald aurait bien pu le classer ? Tom traîna pour boutonner sa chemise, et l’inspecteur, appuyé sur le chambranle de la porte, ne bougeait pas. Il est tranquille bien sûr, pensa Tom. Il se dit que je ne fais pas le poids. Mais, il se trompe. On peut parfaitement pleurer et faire le poids tout de même. Ce qui le contrariait, c’était cette moustache qui masquait la lèvre supérieure. Il n’était pas sûr qu’elle fût nécessaire à ce visage-là.
— Attendez je me mouche, dit-il.
— Je vois, dit Galtier.
C’étaient les premières paroles que Tom pouvait prononcer correctement. Il doit me tenir pour un zéro, pensa-t-il, et l’idée le fit sourire. Après tout, que Galtier porte ou non une moustache, et que cela lui convienne ou non, n’était pas son affaire. Ce qu’il fallait surtout, c’est qu’il se tire de cette merde le mieux possible.
Tom mit ses lunettes noires pour suivre les policiers, parce qu’il n’avait aucune envie qu’on remarque dans la rue qu’il avait pleuré.
Et l’interrogatoire commença. Au bout de trois heures, Tom n’était plus décidé à faire des efforts.
— Ce n’est pas bientôt fini ? demanda-t-il brutalement.
Galtier était d’un calme et d’une suavité froide qui l’exaspéraient. Il y avait en lui une association de douceur et d’ironie distante qui était horriblement déroutante. Seul le timbre de sa voix le retenait un peu. C’était une voix vraiment curieuse, et Tom pensait n’en avoir jamais entendu une semblable. Assez haut placée et cassée, enrouée même, elle aurait semblé fragile, presque délicate, s’il n’y avait pas eu cette sécheresse et cette régularité dans l’élocution. Au début, Tom en avait été à la fois bercé et intimidé, mais à présent il avait envie de tout foutre en l’air dans la pièce, et de foutre en l’air l’impassibilité séduisante de Galtier pour voir ce qu’il y avait derrière.
— Je vous ai déjà tout raconté ! hurla-t-il. Et je ne vais pas recommencer jusqu’à la nuit !
— Mais bien sûr tu vas recommencer.
— Je le connais ce stratagème, je ne connais que lui. On va me faire répéter et répéter jusqu’à ce que je me trompe, jusqu’à ce que je me « coupe », et après, au bloc. Je ne dirai plus rien, vous m’épuisez.
De toute manière, il valait mieux recommencer tout de suite, parce que Galtier ne céderait pas. Il avait l’air à bout de forces, mais il attendrait. Tom en était sûr. C’était le genre de type à attendre des heures. Le genre de type infernal.
— Merde, dit Tom.
— Ne commence pas comme ça, cela ne te mènera à rien. Tu me racontes toute ton histoire encore une fois, et tu tâches de ne pas pleurer, c’est très agaçant. Et puis ça nous retarde.
— Vous tutoyez toujours les assassins ?
— Non. Ne cherche pas. Recommence cette histoire.
— Il y a des gens qui me vouvoient dans les pires conditions.
— C’est possible.
— Quel est mon âge ?
— Vingt-sept ans.
— C’est ça. De toute façon, je n’aime pas qu’on me vouvoie. Il y a vingt-trois jours, j’ai croisé Gaylor dans la rue. Non. Qu’est-ce que j’ai dit ? Je ne l’ai pas croisé, je ne marchais pas ; je l’ai vu. C’est cela, je l’ai vu. Je me suis mis en tête de lui montrer mes toiles. Vous pouvez demander cela à Jeremy Mareval, il est au courant. Docteur ès Physiques. À force de poser des questions partout, j’ai trouvé Saldon, qui avait bien connu Gaylor et qui allait le revoir. Il avait une invitation pour deux, je me suis greffé dessus. Très simple, n’est-ce pas ? Eh bien c’est comme ça. C’est simple.
— Qui lui avait donné ce carton m’as-tu dit ?
— Mme Esperanza Morecruz Gaylor.
— Tu en es certain ?
— C’est ce qu’il m’a dit.
— Que penses-tu de cette femme ?
— Je la trouve magnifique.
— Et puis ?
— Silencieuse. Je la trouve surtout magnifique.
— Continue sur Saldon.
— Il n’y a rien d’autre. On est sorti plusieurs fois ensemble. Il m’a raconté sa vie. Il boit du gin. Allez lui demander vous-même, vous verrez bien.
— C’est très drôle.
— Non je vous assure. Saldon est un type gentil. Il vous dira exactement ce que je vous ai dit. Il ne demande qu’à parler. Un peu mou sans doute, mais très gentil. Je m’y suis très bien fait à Saldon.