Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
En désarticulant la langue, il l’a libérée pour coller au concret et, par là, à la poésie de la vie. C’est ce qui lui donne cette légèreté singulière. Et son humour, concret lui aussi :
Je suis tout à fait français, écrit-il dans sa correspondance, en ce sens que ces infinies variantes autour du bien banal instinct de la reproduction m’ont toujours semblé de parfaites farces. J’ai vécu dans Priape toute ma vie, soit maquereau, soit médecin et toujours à la rigolade ! Le tragique du cul ne m’apparaît point sauf pour les maladies et les grossesses — mais pour le reste, je lui donne comme Lénine l’importance d’un « très précieux stimulant biologique ». Rien de plus. Rien de moins — Dépourvu de toute jalousie, donjuanisme, sadisme, etc., je n’ai jamais eu d’enthousiasme que pour la beauté des formes, la fluidité, la jeunesse, la grâce, la fraîcheur. Je suis très athénien dans ce sens — Mais la littérature autour ? Quelle merde ennuyeuse !
Santé, vivacité, surprise, danse, et toutes les combinaisons possibles. En bref je suis cochon ! Et je consomme peu hélas, concentré comme je suis sur mon terrible boulot si sérieux — malgré moi, scrupuleux — féroce à ma tâche. J’ai toujours aimé que les femmes soient belles et lesbiennes. Bien agréables à regarder et ne me fatiguant point de leurs appels sexuels ! Qu’elles se régalent, se broutent, se dévorent, moi voyeur. Cela me chaut ! et parfaitement ! et depuis toujours ! Voyeur certes et enthousiaste consommateur un petit peu mais bien discret.[30]
Revient alors la question obsédante. Comment un tel génie a pu être traversé par la passion la plus morbide, la plus absurde, la plus criminelle qui soit ? Comment une telle intelligence a-t-elle pu céder ainsi à la bêtise destructrice ? Comment associer tant de finesse, de délicatesse aux délires macabres et dégradants des pamphlets ? Mon psychanalyste, un jour, m’a aidé à percer le secret de l’antisémitisme de Céline. Il le reliait à son immense orgueil : « Comme il voulait être le seul véritable écrivain de son siècle, m’a-t-il expliqué, il voulait être le seul juif. »
S’il n’est pas le seul écrivain de son siècle, il le surplombe. Pourquoi ? Il a su déjouer les conventions des plumitifs, en restituant l’émotion de la langue parlée dans le langage écrit. Et il y est parvenu : c’est un événement colossal. Nietzsche dit : « Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable. » Céline réalise cette prédiction en pulvérisant la langue des littéraires pour imposer sa poésie. Il écrit lui-même à Gaston Gallimard, lors de l’envoi du manuscrit du Voyage : « Voilà du pain pour un siècle entier de littérature. »[31] Il a compris que la langue écrite détruisait l’émotion, comme l’avait senti avant lui Paul Valéry quand il avait écrit cette phrase magnifique :
Longtemps, longtemps la voix humaine fut base et condition de la littérature. La présence de la voix explique la littérature première, d’où la langue classique prit forme, cet admirable tempérament. […] Un jour vint où l’on sut lire des yeux sans entendre, sans épeler, et la littérature en fut tout altérée.[32]
Céline n’a qu’un souci : aller au nerf, mettre sa peau sur la table ; il s’interdit toute introspection pour atteindre à un immense lyrisme cinématographique. Il parvient à traduire la poésie des choses dans le langage de la rue :
J’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas […].[33]
Céline n’est pas un écrivain de plus. Il n’appartient pas à la bande littéraire. Et pourtant il a inventé une forme nouvelle de littérature. Il a découvert bien avant Duras la force poétique de la répétition. « Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore… » Céline reprend le même mot, de façon incantatoire, il le prolonge sans but. « Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… » Il appartient au petit nombre de ceux dont la manière a provoqué un séisme dans l’histoire des lettres.
Il est au cœur de mon dernier spectacle, Poésie ?. Le point de rencontre entre les vers et la prose. On n’a rien dit tant qu’on n’a pas compris qu’il fut d’abord un immense poète, d’une dimension véritablement prophétique. Il renouvelle la manière dont une phrase est construite à tel point que l’on reconnaît d’emblée sa musique. Qu’elle ne ressemble à aucune autre. Voyez la familiarité, le naturel absolu du portrait du toubib de Mort à crédit :
Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.
En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : « Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des rhumatismes ! […] » Il lisait tout ça dans le ciel. […]
Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !… […] Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons…[34]
D’autres fois, sa langue atteint au contraire à une sophistication, une préciosité inouïes. Ainsi de sa description du bordel de Detroit :
Il me fallait, le soir venu, les promiscuités érotiques de ces splendides accueillantes pour me refaire une âme. Le cinéma ne me suffisait plus, antidote bénin, sans effet réel contre l’atrocité matérielle de l’usine. Il fallait recourir, pour durer encore, aux grands toniques débraillés, aux drastiques vitaux.[35]
Tout est dans le contraste. Quand on lit les autres, à côté, on s’aperçoit qu’il a accompli quelque chose qui s’apparente à une révolution.
Nihiliste, Céline ? En vérité, sur l’homme, il ment tout le temps. Mais il ment pour arriver à la vérité. Non pas la vérité de l’anecdote, mais la vérité profonde qui se cache derrière les apparences. Il hait ce qu’il appelle le « sentimentalisme bidet ». Il le trouve obscène. Il déteste la joie. En prison, ça a de la tenue, mais la fête à Neu-Neu le fait frémir. L’homme est pour lui une pourriture habitée par un rêve. Il n’est pas optimiste. Il n’aime pas la nature humaine. L’humanité qu’il peint est généralement ignoble. Sa tendance à noircir tient parfois du système. Mais le génie de sa langue n’en parvient pas moins à rendre lumineuse jusqu’à l’expression de son ressentiment. La verdeur de son style vient mettre de la lumière dans la noirceur de ses tableaux. Je le disais plus haut, il faut le répéter : en étant dur avec les pauvres, en faisant part de sa découverte, qui est que les pauvres ne valent au fond pas mieux que les riches, il leur redonne une dignité bien plus grande que ceux qui se penchent sur eux avec compassion. Il ne les domine pas de sa pitié :
L’été aussi tout sentait fort. Il n’y avait plus d’air dans la cour, rien que des odeurs. C’est celle du chou-fleur qui l’emporte et facilement sur toutes les autres. Un chou-fleur vaut dix cabinets, même s’ils débordent. C’est entendu. Ceux du deuxième débordaient souvent. La concierge du 8, la mère Cézanne, arrivait alors avec son jonc trifouilleur. Je l’observais à s’escrimer. C’est comme ça que nous finîmes par avoir des conversations.[36]
30
Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la N.R.F., Choix 1931–1961, Édition de Pascal Fouché, Préface de Philippe Sollers, Folio, Gallimard, 2011.
31
Louis-Ferdinand Céline, Lettres, op. cit.
32
Paul Valéry, Tel quel, Folio essais, Gallimard, 1996, p. 133.
33
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 192, 236 et 10.
34
Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, op. cit., p. 22–23.
35
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 227.
36
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 268.