Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
Reprenons. On croise un enfant. Un sourire infini. Ça pourrait presque friser la grandiloquence. Le gosse, la face livide, qui sourit comme un ange, c’est beau mais d’autres écrivains — Charles Dickens, Alphonse Daudet — en ont décrit avant lui. Mais Céline ne s’arrête pas là, il nous emmène autre part. À notre condition d’adulte. Par le négatif et le minimalisme. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » Il s’approche de la puissance de l’émotion directe. Par l’oralité, il nous fait éprouver la largeur du contexte qu’il a commencé à finaliser. « Peu d’êtres en ont encore un peu. » Il y a deux « peu ». Il aime répéter ces mots très communs. « Peu », « quelque » : « Il m’aurait intéressé de savoir si elle pensait quelquefois à quelque chose », écrit-il ailleurs dans le Voyage.
Donc, l’avortement, le père qui ne sait pas comment se comporter, la mère qui hurle, un gosse blafard qui sourit comme on ne sait plus le faire, une considération philosophique sur la nature humaine et voilà enfin l’événement considérable : « La tante à Bébert rentrait des commissions. »
Avec ses commissions à la main, avec son cabas, la tante à Bébert balaye la possibilité d’une grandiloquence affirmative. Elle écarte le récit du populisme. On est dans la conversation de bistrot où les choses les plus anodines succèdent aux propos les plus graves. Et Céline invente le gros plan en littérature. On quitte les considérations morales, et tout d’un coup, la caméra s’approche, en gros plan.
« La tante à Bébert rentrait des commissions. » Au fond, c’est un événement. Pourquoi ce ne serait pas un événement ? Faut-il qu’ils soient très chics ces gens pour que ce ne soit pas un événement ? Le CAC 40 s’en fout mais est-ce moins intéressant que « La marquise sortit à cinq heures » ? Céline n’aime pas les pauvres, mais il leur rend leurs lettres de noblesse. Il ne les excuse pas, il ne les aime pas, il se contente de les restituer tels qu’ils sont dans leur petite vie. Encore une fois, c’est dans une conversation orale qu’il nous les raconte. « La tante à Bébert rentrait des commissions. » Sept mots pour un croquis en mouvement. Céline a pris cela à Victor Hugo, capable de créer la tension en écrivant : « Un homme entra… c’était Javert. » Il applique à la lettre la consigne de Flaubert : ne pas s’écrire ! « Surtout, ne pas s’écrire ! » Céline ne s’écrit pas. Sa littérature ne sent pas l’homme du 7e arrondissement qui raconte ses impressions. Ce n’est pas bourgeois. Il est cinglé, haineux parfois, mais jamais bourgeois.
« Elle avait déjà pris le petit verre », il continue. Longtemps j’ai remplacé « pris » par « bu ». « Elle avait déjà bu le petit verre. » C’est beaucoup moins bien. « Elle avait déjà pris le petit verre. » C’est un autre événement presque à la Rimbaud. Une illumination dont l’objet est le désastre. « Il faut bien dire également qu’elle reniflait un peu l’éther. » Dans le « il faut bien », il y a toute sa perversion efficace, comme si on l’obligeait à préciser une caractéristique de cette femme monstrueuse. « Habitude contractée alors qu’elle servait chez un médecin et qu’elle avait eu si mal aux dents de sagesse. » C’est le toubib qui parle :
Il ne lui en restait plus que deux des dents par-devant, mais elle ne manquait jamais de les brosser. « Quand on est comme moi et qu’on a servi chez un médecin, on connaît l’hygiène. »[22]
Tout l’humour et la méchanceté de Céline en quelques mots. Il se conduit comme un chirurgien. Il dissèque sans jamais abandonner le bout de barbaque qu’il tient entre ses pinces. Il construit son portrait par une succession prodigieuse de détails pris sur le vif. Un autre se serait perdu dans les considérations sur la misère de la tante à Bébert, sa solitude et sa vieillesse. Céline ne s’attache qu’au concret. Il termine en élargissant l’horizon de cette banlieue, abandonnant le gros plan pour un plan large :
Elle donnait des consultations médicales dans le voisinage et même assez loin jusque sur Bezons.
Il nomme la banlieue, montre des endroits rarement singularisés jusque-là. Tout est habité. Céline jette un regard d’amour sur ce qui, avant lui, était perdu et pas même nommé. Ça n’est jamais solennel. Jamais universitaire. Il touche plus qu’aucun autre au tragique de la condition humaine et on a l’impression qu’il nous parle comme on le fait à un comptoir ou à une terrasse de café. C’est ça, la fameuse émotion de la langue parlée jaillissant dans la langue écrite. Il y parvient par l’alternance, le balancement. Il fait de la dentelle autour du concept comme sa Maman le faisait avec le fil de soie. Une fois la phrase complètement lestée de petits cailloux, il tient une charge énorme. Mais, plutôt que de la montrer glorieusement, il la fait apparaître avec quelques mots banals, des moyens faussement simples. C’est avec une langue apparemment parlée qu’il envoie le paquet.
Par l’insignifiant, il nous donne accès à l’universel. Il alterne de manière incroyablement systématique un détail du réel et une chanson métaphysique. C’est en ça que Voyage au bout de la nuit est une symphonie littéraire plus qu’un roman. Tout comme, en réalité, Céline est sans doute aussi le plus grand cinéaste du XXe siècle.
Je dois reconnaître que la première fois que j’ai eu entre les mains Voyage au bout de la nuit, le roman, la symphonie, la poésie m’étaient absolument étrangers. J’avais 17 ans, j’étais encore un petit coiffeur qui avait quitté l’école à quatorze. J’avais peu lu : L’Attrape-cœurs de Salinger, quelques livres de Freud, auxquels je n’avais pas compris grand-chose, un petit peu de Nietzsche. Je fréquentais un groupe d’intellectuels marginaux, du côté du quartier des Abbesses. Ils lisaient Artaud et Céline. L’un d’entre eux s’appelait Patrick-Jojo. Il était formidablement poétique. Je le croise un soir à Montmartre. La nuit était tombée. Comme un contrebandier il me met un livre entre les mains en me disant : « Tiens. Tu verras. » Sur la couverture vert et noir un personnage, vêtu de blanc, avance comme un somnambule. On peut lire « Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit ». Je le retourne et vois sur la quatrième de couverture : « L’un des cris les plus farouches, les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé. » Signé : Gaëtan Picon. Je l’ouvre et un premier paragraphe me tombe sous les yeux :
J’avais écrit enfin à ma mère. Elle était heureuse de me retrouver ma mère, et pleurnichait comme une chienne à laquelle on a rendu enfin son petit. Elle croyait aussi sans doute m’aider beaucoup en m’embrassant, mais elle demeurait cependant inférieure à la chienne parce qu’elle croyait aux mots qu’on lui disait pour m’enlever. La chienne au moins, ne croit que ce qu’elle sent. […]
Ma mère me reconduisait à l’hôpital en pleurnichant, elle acceptait l’accident de ma mort, non seulement elle consentait, mais elle se demandait si j’avais autant de résignation qu’elle-même. Elle croyait à la fatalité autant qu’au beau mètre des Arts et Métiers, dont elle m’avait toujours parlé avec respect, parce qu’elle avait appris étant jeune, que celui dont elle se servait dans son commerce de mercerie était la copie scrupuleuse de ce superbe étalon officiel.
[…] Quand il nous restait du temps avant la rentrée du soir, nous allions les regarder avec ma mère, ces drôles de paysans s’acharner à fouiller avec du fer cette chose molle et grenue qu’est la terre, où on met à pourrir les morts et d’où vient le pain quand même.[23]
22
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 243.
23
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 94–97.