Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
Dire de Molière que c’est un dialoguiste de génie est trop faible : il est le dialoguiste. Parce qu’il ne démontre rien, il laisse sa chance à chacun. Un exemple : le duel entre Clitandre et Trissotin dans Les Femmes savantes. Clitandre, c’est l’homme de Molière un peu ennuyeux, sans grâce. Trissotin, c’est le brio, le mondain, le précieux. Il devrait vaincre mais, avec Molière, Clitandre a sa chance.
À chaque réplique, on change de camp. La tête passe de l’un à l’autre comme à Roland-Garros quand on regarde les échanges.
Clitandre, qui n’en peut plus de voir les femmes savantes se pâmer devant Trissotin, est au service. Il fait l’éloge de l’inculte préférable au prétentieux :
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
TRISSOTIN
CLITANDRE
« Et l’étude dans l’autre ajoute à la nature », ça ne veut rien dire d’autre que « déjà que la nature t’a pas gâté, mais si en plus on y ajoute ta prétention… ». Autrement dit : « Tu es une grosse fiente ! »
Jouvet estimait que la supériorité des personnages du théâtre classique, comme Tartuffe, Dom Juan ou Alceste, interdisait à l’acteur de les jouer en apportant sa propre vie : il fallait au contraire s’en déposséder pour laisser vivre le personnage.
Ce qu’il y a toujours chez toi, disait-il de sa voix étrange à l’un de ses élèves, c’est l’intention de jouer. Tout de suite, tu veux jouer. […] Tu veux mettre là-dedans du sentiment, exprimer quelque chose. Tu ne peux pas.[46]
Un jeune comédien aura tendance à jouer Alceste en y mettant en scène sa propre colère. C’est trop réducteur : cela ne tient pas. S’il ajoute sa colère aux mots de Molière, on ne les entendra plus. Cela peut prendre des années, mais il faut accepter de se contenter de dire les mots de Molière. C’est l’humeur et l’intelligence des personnages qu’il faut atteindre. Jouvet, encore :
Il faut que le théâtre soit propulsé par un sentiment et non par la raison. Ce sont les gens de l’Université qui raisonnent les textes. […] Nous prenons un texte, nous essayons de l’animer, or, ce qui est important, ce n’est pas d’animer le texte, c’est l’état dans lequel est le personnage à ce moment-là.[47]
Quand tu joues du Henry Bernstein, tu peux apporter ton casse-croûte, ta psychanalyse, ton Œdipe, car les personnages sont à peine esquissés. C’est l’auberge espagnole ; chacun y ajoute ce qu’il veut, et c’est très bien. Mais quand tu joues Molière, il faut que tu te dégages de tout apport personnel.
Un jour, Jouvet, dans une rêverie, était à l’Odéon. Tout d’un coup, il imagine une scène étonnante : il y a un immense brouillard qui envahit le théâtre et dans cet immense brouillard, il voit les acteurs qui rentrent. Et, derrière eux, il y a un brouillard encore plus dense : ce sont les personnages, les âmes, Alceste, Philinte. Ils entrent aussi. Ils entrent parce qu’ils ont été affichés. Il imagine l’âme d’Alceste, l’âme de Philinte dans le théâtre. Les âmes montent dans la loge avec l’acteur. Et l’acteur se regarde dans la glace et ne se rend pas compte que le personnage lui fait des signes. Ça ne l’intéresse pas, l’acteur : il est trop occupé à faire des mouvements, à s’enivrer de lui-même et le personnage lui fait des signes pour dire « je suis là ». En vain. L’acteur descend en coulisse, il croise les autres comédiens, et les personnages continuent de dire « laisse-moi entrer » et il ne les laisse pas entrer. Et Jouvet termine par cette idée merveilleuse : quand tout sera éteint, quand le public sera parti, enfin, les personnages se retrouveront sur scène pour jouer la pièce.
45
Molière, Les Femmes savantes, Acte IV, scène 3, Librio, 2015, p. 68–70.
46
Louis Jouvet, Molière et la comédie classique, op. cit., p. 12.
47
Louis Jouvet, Molière et la comédie classique, op. cit., p. 37.