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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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« Est-il une chose qu’il ne déteste pas ? dit Frodo. Mais qu’est-ce que la Tour de la Lune a à voir avec nous ? »

« Eh bien, maître, elle était là et elle y est encore : la haute tour et les maisons blanches, et le mur ; mais pas plaisante, de nos jours, pas belle. Ça fait longtemps qu’Il l’a conquise. C’est un terrible endroit maintenant, très horrible. Les voyageurs frémissent en la voyant, ils se glissent hors de vue, ils évitent son ombre. Mais le maître va devoir passer par là. C’est le seul autre chemin. Car là-bas, les montagnes sont plus basses, et la vieille route monte et monte, jusqu’à un couloir sombre tout en haut, puis elle redescend, elle redescend – vers le Gorgoroth. » Sa voix se réduisit à un murmure, et il frémit.

« Mais en quoi est-ce que ça nous aide ? demanda Sam. Assurément, l’Ennemi connaît tous les recoins de ses montagnes, et cette route-là sera aussi bien gardée que celle-ci ? La tour est pas vide, quand même ? »

« Oh non, pas vide ! murmura Gollum. Elle en a l’air, mais elle ne l’est pas, oh non ! Des choses très redoutables vivent là-bas. Des Orques, oui, toujours des Orques ; mais il y a pire, oui, de pires choses y vivent aussi. La route grimpe juste dans l’ombre des murs et passe devant la porte. Rien ne se déplace sur la route sans qu’ils le sachent. Ceux qui sont en dedans, ils savent : les Guetteurs Silencieux. »

« Alors c’est ce que tu nous conseilles, hein ? dit Sam. Faire encore une longue marche vers le sud pour nous retrouver dans le même pétrin, ou pire encore, une fois arrivés, si on y arrive un jour ? »

« Non, mais non, dit Gollum. Il faut que les hobbits voient, il faut qu’ils essaient de comprendre. Il ne s’attend pas à être attaqué de ce côté. Son Œil regarde tout alentour, mais il s’attarde plus souvent à certains endroits qu’à d’autres. Il ne peut pas tout voir d’un seul coup, pas encore. Il a conquis tout le pays à l’ouest des Montagnes Ombreuses, voyez, jusqu’au Fleuve, et c’est maintenant Lui qui tient les ponts. Il croit que personne ne peut arriver à la Tour-lune sans avoir à livrer une grande bataille aux ponts, ou prendre tout un tas de bateaux qu’ils ne pourront cacher, et que Lui va voir arriver. »

« Tu m’as l’air d’en savoir un bout sur ce qu’Il fait et ce qu’Il pense, dit Sam. Tu lui as parlé récemment ? Ou bien tu fais seulement que frayer avec des Orques ? »

« Pas gentil hobbit, pas raisonnable, dit Gollum, jetant à Sam un regard hargneux et se tournant vers Frodo. Sméagol a parlé aux Orques, oui, bien sûr, avant de rencontrer le maître, et à bien des gensses : il a marché très loin. Et ce qu’il dit maintenant, il y a bien des gensses qui le disent. C’est ici dans le Nord qu’est le plus grand danger pour Lui, et pour nous. Un jour, il va sortir par la Porte Noire, un jour pas si lointain. C’est le seul chemin possible pour les grandes armées. Mais là-bas à l’ouest, il n’a pas peur, et il y a les Guetteurs Silencieux. »

« Exact ! dit Sam, refusant de lâcher prise. On doit donc aller frapper à leur porte et leur demander si c’est le bon chemin pour aller au Mordor ? Ou bien ils sont trop silencieux pour répondre ? C’est contraire au bon sens. Autant le faire ici, ça nous éviterait une longue marche. »

« Faut pas faire de blagues là-dessus, siffla Gollum. Ça n’a rien de drôle, oh non ! Pas amusant. Ce qui est contraire au bon sens, c’est de vouloir entrer au Mordor. Mais si le maître dit Je dois y aller ou Je vais y aller, alors il doit prendre un chemin ou un autre. Mais il ne doit pas aller dans la terrible cité, oh non, bien sûr que non. C’est ici que Sméagol vient en aide, gentil Sméagol, même si personne ne lui dit à quoi ça rime. Sméagol aide encore. Il l’a trouvé. Il le connaît. »

« Qu’as-tu trouvé ? » demanda Frodo.

Gollum s’accroupit, et sa voix fut de nouveau réduite à un murmure. « Un petit sentier qui monte dans les montagnes ; puis un escalier, un escalier étroit, oh oui, très long et très étroit. Puis encore des escaliers. Et ensuite… – sa voix descendit encore plus bas – un tunnel, un tunnel sombre ; enfin une petite crevasse, et un chemin loin au-dessus du grand col. C’est par là que Sméagol est sorti des ténèbres. Mais ça fait des années. Le chemin peut avoir disparu aujourd’hui ; mais peut-être pas, peut-être pas. »

« Tout ça ne me dit rien qui vaille, dit Sam. Ça semble beaucoup trop facile, en tout cas, dit comme ça. S’il est encore là, ce chemin sera gardé aussi. Est-ce qu’il était pas gardé, Gollum ? » Ce disant, il entrevit, ou crut entrevoir une lueur verte dans l’œil de Gollum. Celui-ci marmonna mais ne répondit pas.

« N’est-il pas gardé ? demanda sévèrement Frodo. Et puis, t’es-tu bien échappé des ténèbres, Sméagol ? Est-ce qu’on ne t’aurait pas plutôt autorisé à partir – en mission ? C’est du moins ce que pensait Aragorn, qui t’a trouvé près des Marais Morts il y a quelques années. »

« C’est un mensonge ! siffla Gollum, et une lueur malveillante parut dans ses yeux à la mention d’Aragorn. Il a menti sur mon compte, oui, menti. Je me suis vraiment échappé, moi tout seul, oui, pauvre de moi. On m’a dit de chercher le Trésor, c’est vrai ; et j’ai cherché et cherché, bien sûr que si. Mais pas pour le Noir. Le Trésor était à nous, il était à moi, que je vous dis. Je me suis échappé pour de vrai. »

Frodo avait l’étrange certitude que, pour une fois, Gollum n’était pas aussi loin de la vérité qu’on aurait pu le croire ; qu’il avait réussi à trouver un chemin d’évasion d’une manière ou d’une autre, convaincu de s’être sauvé du Mordor grâce à sa propre ruse. Et puis, il remarquait que Gollum parlait au je, ce qui semblait indiquer la plupart du temps, les rares fois où cela survenait, qu’un reste de vérité et de sincérité anciennes avait momentanément pris le dessus. Mais s’il était tenté de faire confiance à Gollum sur ce point, Frodo n’oubliait pas les ruses de l’Ennemi. L’« évasion » avait pu être autorisée ou planifiée, au vu et au su de la Tour Sombre. Et de toute manière, il était évident que Gollum savait encore bien des choses qu’il ne disait pas.

« Je te pose à nouveau la question, dit-il : ce chemin secret n’est-il pas gardé ? » Mais depuis la mention d’Aragorn, Gollum boudait. Il avait tout l’air d’un menteur qui se vexe quand on l’accuse, alors que pour une fois il dit la vérité, ou une partie de la vérité. Il ne répondit pas.

« N’est-il pas gardé ? » répéta Frodo.

« Oui, oui, peut-être. Pas d’endroits sûrs dans ce pays, dit Gollum d’un air renfrogné. Pas d’endroits sûrs. Mais le maître doit l’essayer ou s’en retourner chez lui. Pas d’autre chemin. » Ils ne purent tirer autre chose de lui. Le nom de cet endroit périlleux, et celui du haut col, il n’était pas en mesure de le dire, ou ne voulait pas.

Son nom était Cirith Ungol, un lieu de funeste réputation. Aragorn aurait sans doute pu leur donner ce nom et sa signification ; Gandalf les aurait mis en garde. Mais ils étaient seuls : Aragorn se trouvait bien loin, et Gandalf se tenait dans la dévastation d’Isengard et débattait avec Saruman, retenu par les agissements d’un traître. Mais tandis même qu’il lui donnait son congé et que le palantír s’écrasait avec des flammèches sur les marches d’Orthanc, sa pensée ne quittait jamais Frodo et Samsaget ; son esprit les recherchait à travers les longues lieues avec espoir et commisération.

Peut-être Frodo le sentait-il à son insu, comme cela s’était produit sur l’Amon Hen, lui qui pourtant croyait Gandalf disparu, disparu à jamais dans l’ombre de la lointaine Moria. Il resta longuement assis sur le sol, la tête penchée, en silence, cherchant désespérément à se souvenir de tout ce que Gandalf lui avait dit. Mais pour le choix qui se présentait à lui, il ne se rappelait aucun conseil. Assurément, le soutien de Gandalf leur avait été retiré trop tôt, beaucoup trop tôt, alors que la Terre Sombre était encore loin. De quelle manière ils devaient finir par y pénétrer, Gandalf ne l’avait jamais dit. Peut-être ne pouvait-il le dire. Dans la place forte de l’Ennemi au nord, à Dol Guldur, il s’était aventuré une fois. Mais au Mordor, à la Montagne du Feu et à Barad-dûr, depuis le retour en force du Seigneur Sombre, y avait-il jamais voyagé ? Frodo ne le pensait pas. Et voici que lui, simple demi-homme du Comté, hobbit de la tranquille campagne, devait trouver moyen d’aller là où les grands ne pouvaient, ou n’osaient, aller. Funeste destin. Mais il l’avait accepté, chez lui, dans son propre salon, par un lointain printemps d’une autre année, si reculé à présent qu’on eût dit un chapitre d’une histoire de la jeunesse du monde, alors que les Arbres d’Argent et d’Or étaient encore en fleur. Le choix était funeste. Quel chemin devait-il prendre ? Et si les deux menaient à la terreur et à la mort, à quoi bon un tel choix ?

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