La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Nouveau printemps #2
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-06701-0
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]». Краткое содержание книги:
Mais le Peuple avait survécu, grâce à la prévoyance de ceux qui l’avaient précédé : les vrais humains. Et cela avait été un choc pour Hresh, l’enfant curieux devenu homme-mémoire et chef de sa tribu, de découvrir que le Peuple n’était pas humain, tout au plus les descendants améliorés de singes disparus. Mais le Peuple représentait désormais l’humanité sur Terre et il lui fallait redécouvrir l’héritage que les grandes races avaient laissé, et trouver sa propre voie. A peine l’avait-il entrepris qu’il se heurtait à l’expansionnisme d’une autre espèce qui avait, elle aussi, franchi le Long Hiver, les hijks, une espèce intelligente, constituée sur le mode de la fourmilière, et qui proposait à tous les peuples l’adoration de sa reine, la Reine du Printemps.
— Par le Destructeur, ce vent transperce la muraille ! dit Thu-kimnibol au moment où l’on servait le cuissot de thandibar rôti. J’avais oublié les rigueurs de l’hiver à Yissou !
Salaman, les yeux rougis par l’alcool, se versa une autre coupe de vin. La remarque de Thu-kimnibol avait été comme une gifle lancée à toute volée. Le roi pivota sur son siège et foudroya son hôte du regard.
— La douceur du climat de Dawinno te manque, hein ? Vous ne savez pas ce qu’est l’hiver là-bas ! Ne t’inquiète pas, tu seras bientôt rentré chez toi !
L’hiver, l’hiver dans toute sa rigueur, était quelque chose que la tribu n’avait pas eu à affronter depuis son arrivée à Vengiboneeza. L’ancienne capitale des yeux de saphir était nichée entre les montagnes et la mer, dans une zone climatique particulièrement favorisée, où la mauvaise saison était brève, où la température restait douce et où le seul inconvénient était la pluie, qui pouvait tomber plusieurs jours d’affilée. La Cité de Dawinno, beaucoup plus au sud, bénéficiait d’un bout à l’autre de l’année d’un climat d’une douceur exceptionnelle. Mais la cité du roi Salaman, malgré la protection que lui offrait l’ancien cratère de l’étoile de mort à l’intérieur duquel elle avait été bâtie, était exposée aux vents d’est qui soufflaient toute l’année du cœur du continent, là où le Long Hiver n’avait pas encore totalement relâché son étreinte.
L’hiver à Yissou était bref, mais il pouvait être d’une rigueur extrême. Quand les vents malins soufflaient, les arbres se dépouillaient de leur feuillage et le sol devenait sec et aride. Les récoltes étaient perdues et le bétail dépérissait. Quand les vents malins soufflaient, les habitants de la cité devenaient revêches et hargneux. Ils perdaient toute générosité et la mauvaise humeur était générale. De violentes disputes éclataient entre amis et entre compagnons, et parfois elles dégénéraient en rixes. La saison des vents ne durait que quelques semaines, mais tout le monde priait pour qu’elle s’achève au plus vite, comme leurs ancêtres avaient prié pendant d’innombrables générations pour que s’achève le Long Hiver.
— Et ce n’est que le début, dit Thaloin, la compagne de Salaman, d’une voix morne. Vous avez de la chance de partir, prince. Dans quelques semaines, nous aurons l’impression ici que le Long Hiver est revenu.
— Tais-toi ! lui ordonna Salaman avec rudesse.
— Mon seigneur, tu sais bien que c’est la vérité. Ce n’est que le début du vent !
— Vas-tu te taire, femme ! s’écria Salaman.
Il frappa du plat de la main sur le bois nu de la table avec une telle violence que les verres et la vaisselle tressautèrent, et qu’un peu de vin se renversa.
— Elle exagère, dit-il en se tournant vers Thu-kimnibol. Maintenant qu’elle commence à prendre de l’âge, l’hiver la pénètre jusqu’aux os et la rend grincheuse. Mais, crois-moi, nous ne souffrons de ce vent que pendant quelques semaines, puis il y a parfois un peu de neige et le printemps revient.
Il éclata d’un rire âpre, un rire sonore et forcé qui lui fit mal aux côtes.
— J’aime les changements de saisons. Je trouve cela très agréable. Pour ma part, je n’aimerais pas vivre dans un endroit où le temps est immuablement beau, mais j’espère que le rafraîchissement de la température ne t’a pas causé trop de désagréments, mon cher cousin.
— Pas le moins du monde, mon cousin. Je supporte bien le froid.
— Notre bref hiver n’est vraiment pas très rigoureux, poursuivit Salaman. Qu’en dites-vous ? Hein ?
Le roi fit du regard le tour de la table. Chham inclina la tête, aussitôt imité par Athimin et par tous les autres, y compris Thaloin. Ils ne savaient que trop bien que Salaman était d’une humeur massacrante. Le vent recommença à souffler par rafales. Le roi sentit la colère monter un peu plus en lui et il s’efforça de la contenir.
Levant son verre, il l’agita vaguement dans la direction de Thu-kimnibol.
— Assez sur ce sujet ! Je porte un toast ! Un toast ! À mon cher ami, à mon cousin bien-aimé, Thu-kimnibol !
— Thu-kimnibol ! répéta précipitamment Chham.
— Thu-kimnibol ! reprirent tous les autres en chœur.
— Mon cher ami, dit le prince en levant son verre à son tour. Qui aurait cru, il y a vingt ans, que je serais ici ce soir, à cette table, sur ce siège devant ce feu brûlant dans l’âtre et que je me dirais : quel homme merveilleux, quel ami précieux, quel allié loyal ! À toi, mon cher Salaman.
Le roi l’observa en vidant son verre. Il avait l’air sincère. Il était sincère. Ils étaient véritablement devenus amis. Jamais je n’aurais cru cela possible, songea-t-il et les larmes embuèrent ses yeux. Ce cher Thu-kimnibol. Ce bon vieux Thu-kimnibol. Comme tu vas me manquer, quand tu seras parti !
— Du vin ! s’écria-t-il. Du vin pour Thu-kimnibol ! Et du vin pour le roi !
Weiawala se leva et remplit leurs verres avec empressement. Quand elle arriva près de Thu-kimnibol, il passa le bras autour de sa taille, puis laissa descendre la main le long de sa cuisse. Il ne laissait jamais passer une occasion de la caresser, de la toucher. Depuis que Weiawala partageait sa couche, Thu-kimnibol avait à peine regardé les autres femmes. Salaman s’en félicitait et se disait que cela déboucherait peut-être sur une alliance royale. On pouvait en effet imaginer que Thu-kimnibol prendrait le pouvoir à Dawinno quand le règne de Taniane s’achèverait, puisqu’il ne semblait pas y avoir une seule femme ayant les qualités requises pour lui succéder. Et il lui serait bien utile d’avoir une de ses filles sur le trône de Dawinno, auprès de Thu-kimnibol.
Il but une grande rasade de vin. Il commençait à se sentir un peu mieux ; le vent semblait tomber.
— Mon cher Thu-kimnibol, dit-il encore, au bout d’un moment.
Un bruit semblable à celui d’une gifle assenée par la main d’un géant fit trembler les murs du palais. L’accalmie avait été de courte durée. Le vent recommençait à souffler et il redoublait de violence. Et, avec le retour du vent, la brève sensation de mieux-être de Salaman s’évanouit. Il sentit brusquement des pulsations frénétiques dans sa tête et un poids sur sa poitrine.
— Quelle nuit épouvantable, murmura Thaloin à Vladirilka. Ce vent va le rendre fou.
Elle avait parlé d’une voix à peine audible, dans un souffle, mais l’ouïe de Salaman devenait d’une extraordinaire finesse quand les vents malins le harcelaient. Les paroles de Thaloin frappèrent ses oreilles avec l’intensité d’un cri.
— Comment ? s’écria-t-il en se levant d’un bond. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu crois que je vais devenir fou ? C’est bien ce que tu as dit ?
Thaloin eut un mouvement de recul et leva un bras pour se protéger le visage. Un silence de mort s’abattit sur la salle.
— Une nuit épouvantable, une horrible saison ! rugit Salaman en se dressant au-dessus d’elle. Une nuit épouvantable, une horrible saison ! Le Long Hiver est revenu ! Tu passes ton temps à te plaindre, femme ! Ne peux-tu donc te contenter de ce que tu as ? Je devrais te faire jeter dehors pour que tu voies ce qu’est vraiment le froid !
Le roi croise le regard de Thu-kimnibol. Il s’agrippe au bord de la table pour garder l’équilibre. Des vagues de colère traversent son cerveau comme de la lave en fusion. Il sent un énorme rugissement monter en lui. Il a toutes les peines du monde à se retenir d’envoyer dinguer Thaloin à l’autre bout de la salle. Sa compagne qu’il aime tant ! Peut-être a-t-elle raison. Peut-être est-il déjà devenu fou. Maudit vent, maudite saison !
Je suis en train de gâcher la soirée, se dit-il. Je suis en train de me couvrir de honte devant Thu-kimnibol et de faire honte à toute ma famille.