Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C’est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre ; et Paf à son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache ? Ah ! le voilà qui piaule comme une poule qu’on étrangle ! Ils ont levé un lapin. Attention, maître Picot !
Ils s’éloignent, se rapprochent, s’écartent encore, puis reviennent ; nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, l’esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache grise, une ombre traverse le sentier. J’épaule et je tire. La fumée légère s’envole dans l’air bleu ; et j’aperçois sur l’herbe une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force : « Lapin, lapin. — Il y est ! » Et je le montre aux trois chiens, aux trois crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue ; puis s’en vont en chercher un autre.
Maître Picot m’avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier dit : « Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine. »
Mais au moment où je sortais du bois, j’aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d’un bonnet de laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l’usage : « Bonjour, pasteur. » Et il leva la main pour me saluer, bien qu’il n’eût pas entendu ma voix ; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d’un champ, le corps immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme une meute, semblait obéir à son œil.
Maître Picot me serra le bras :
— Vous savez que le berger a tué sa femme.
Je fus stupéfait : — Gargan ? Le sourd-muet ?
— Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
Et il m’entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les mots sur la bouche de son maître comme s’il les eût entendus. Il ne comprenait que lui ; mais, en face de lui, il n’était plus sourd ; et le maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets de ses yeux.
Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s’en passe aux champs, quelquefois.
Gargan était fils d’un marneux, d’un de ces hommes qui descendent dans les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et fondante, qu’on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l’avait élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la ferme. C’était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien appris.
Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un patriarche.
Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu’on appelait la Goutte à cause de son amour immodéré pour l’eau-de-vie.
Picot recueillit cette guenilleuse et l’employa à de menues besognes, la nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait sous la grange, dans l’étable ou dans l’écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque part, n’importe où, car on ne donne pas un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc n’importe où, avec n’importe qui, peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, elle s’adonna avec le sourd et s’accoupla avec lui d’une façon continue. Comment s’unirent ces deux misères ? Comment se comprirent-elles ? Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui n’avait jamais causé avec personne ? Est-ce elle qui le fut trouver dans sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d’ornière, au bord d’un chemin ? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu’ils vivaient ensemble comme mari et femme.
Personne ne s’en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.
Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à Madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de châtiments mystérieux. Que faire ? C’était bien simple. On allait les marier à l’église et à la mairie. Ils n’avaient rien ni l’un ni l’autre : lui, pas une culotte entière ; elle, pas un jupon d’une seule pièce. Donc, rien ne s’opposait à ce que la loi et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.
Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce vilain mot !) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu’il fût marié, personne ne songeait à coucher avec la Goutte ; et, maintenant, chacun voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un petit verre, derrière le dos du mari. L’aventure fit même tant de bruit aux environs qu’il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.
Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec n’importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu’on apercevait, en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s’en rendre malade dans tous les cafés de la contrée ; on ne parlait que de ça, le soir, devant le feu ; on s’abordait sur les routes en se demandant : « As-tu payé la goutte à la Goutte ? » On savait ce que cela voulait dire.
Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu’un jour, le gars Poirot, de Sasseville, appela d’un signe la femme à Gargan derrière une meule en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en riant ; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le pâtre tomba sur eux comme s’il fût sorti d’un nuage. Poirot s’enfuit, à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des cris de bête, serrait la gorge de sa femme.
Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop tard ; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête ; du sang lui coulait par le nez. Elle était morte.
Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot lui servait d’interprète. Les détails de l’affaire amusèrent beaucoup l’auditoire. Mais le fermier n’avait qu’une idée : c’était de faire acquitter son pasteur, et il s’y prenait en malin.
Il raconta d’abord toute l’histoire du sourd et celle de son mariage ; puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l’assassin.
Toute l’assistance était silencieuse.
Picot prononçait avec lenteur : « Savais-tu qu’elle te trompait ? » Et, en même temps, il mimait sa question avec les yeux.
L’autre fit « non » de la tête.
— « T’étais couché dans la meule quand tu l’as surpris ? » Et il faisait le geste d’un homme qui aperçoit une chose dégoûtante.
L’autre fit « oui » de la tête.
Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s’il avait tué sa femme parce qu’elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel.
Le berger fit « oui » de la tête.
Picot lui dit : « Allons, montre comment c’est arrivé ? »
Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu’il dormait dans la meule ; qu’il s’était réveillé en sentant remuer la paille, qu’il avait regardé tout doucement, et qu’il avait vu la chose.