Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
LE JUGE. — Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.
LE PÈRE PATURON, prenant la parole. — Il n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’juge, quant a m’la débouché…
LE JUGE. — Vous voulez dire débauché ?
LE PÈRE. — Je sais ti mé ? I n’avait point quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu’a l’élevait en brochette, qu’a l’nourrissait comme un poulet gras, à l’faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand l’temps fut v’nu qui lui sembla prêt, qu’a l’a détravé…
LE JUGE. — Dépravé… Et vous avez laissé faire ?…
LE PÈRE. — Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu’ça arrive !..
LE JUGE. — Alors de quoi vous plaignez-vous ?
LE PÈRE. — De rien ! Oh ! me plains de rien mé, de rien, seulement qu’i n’en veut pu, li, qu’il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
Mme BASCULE. — Ces gens m’accablent de mensonges, Monsieur le juge. J’en ai fait un homme.
LE JUGE. — Parbleu.
Mme BASCULE. — Et il me renie, il m’abandonne, il me vole mon bien…
— C’est pas vrai, m’sieu l’juge. J’voulus la quitter, v’là cinq ans, vu qu’elle avait grossi d’excès, et que ça m’allait point. Ça me déplaisait, quoi ? Je li dis donc que j’vas partir ! Alors v’là qu’a pleure comme une gouttière et qu’a me promet son bien du Bec-de-Mortin pour rester quéque z’années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis « oui » pardi ! Quéque vous auriez fait, vous ?
Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J’étais quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça !
La femme d’Isidore, muette jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche :
— Mais guétez-la, guétez-la, m’sieu l’juge, c’te meule, et dites-mé que ça valait bien ça ?
Le père hoche la tête d’un air convaincu et répète :
— Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s’affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)
LE JUGE DE PAIX, paternel. — Que voulez-vous, chère dame, je n’y peux rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement régulier. C’est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de faire ce qu’il a fait et de l’apporter en dot à sa femme. Je n’ai pas à entrer dans les questions de… de… délicatesse… Je ne peux envisager les faits qu’au point de vue de la loi. Je n’y peux rien.
LE PÈRE PATURON, d’une voix fière. — J’pourrais ti r’tourner cheuz nous ?
LE JUGE. — Parfaitement. (Ils s’en vont sous les regards sympathiques des paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)
LE JUGE DE PAIX, souriant. — Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous… et… si j’ai un conseil à vous donner, c’est de chercher un autre… un autre élève…
Mme BASCULE, à travers ses larmes. — Je n’en trouverai pas… pas…
LE JUGE. — Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se lève et s’en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, cachant sa figure dans son mouchoir.)
Le juge de paix se tourne vers son greffier, et, d’une voix goguenarde. — Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Puis d’une voix grave : Appelez les affaires suivantes.
Le greffier bredouille. — Célestin Polyte Lecacheur. — Prosper Magloire Dieulafait…
L’ÉPINGLE
Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l’homme. C’était loin, bien loin d’ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si douces, endormantes. Il faisait chaud ; c’était une molle chaleur parfumée de terre grasse, humide et féconde ; on croyait respirer des germes.
On m’avait dit que, ce soir-là, je trouverais l’hospitalité dans la maison du Français qui habitait au bout d’un promontoire, dans un bois d’orangers. Qui était-il ? Je l’ignorais encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus tôt ; il avait acheté de la terre, planté des vignes, semé des grains ; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec fureur. Puis de mois en mois, d’année en année, agrandissant son domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé une fortune par son labeur infatigable.
Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l’aurore, parcourant ses champs jusqu’à la nuit, surveillant sans cesse, il semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l’insatiable désir de l’argent, que rien n’endort, que rien n’apaise.
Maintenant, il semblait très riche.
Le soleil baissait quand j’atteignis sa demeure. Elle se dressait en effet au bout d’un cap au milieu des orangers. C’était une large maison carrée toute simple et dominant la mer.
Comme j’approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L’ayant salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en souriant.
— Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.
Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec une aisance parfaite et une bonne grâce familière d’homme du monde ; puis il me quitta en disant :
— Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la mer. Je lui parlai d’abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu ! Il souriait, répondant avec distraction :
— Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle qu’on aime.
— Vous regrettez la France ?
— Je regrette Paris.
— Pourquoi n’y retournez-vous pas ?
— Oh ! j’y reviendrai.
Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des boulevards et des choses de Paris. Il m’interrogeait en homme qui a connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir du Vaudeville.
— Qui voit-on chez Tortoni aujourd’hui ?
— Toujours les mêmes, sauf les morts.
Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, j’avais vu cette tête-là quelque part ! Mais où ? mais quand ? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton et, la serrant dans sa main refermée, l’y faisait glisser jusqu’au bout. Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se mêlait aux poils des joues.
Derrière nous, le soleil s’enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l’air du soir leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de mon âme l’image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, qui va de la Madeleine à la rue Drouot.
— Connaissez-vous Boutrelle ?
— Oui, certes.
— Est-il bien changé ?
— Oui, tout blanc.
— Et La Ridamie ?
— Toujours le même.
— Et les femmes ? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner ?
— Oui, très forte, finie.
— Ah ! Et Sophie Astier ?
— Morte.
— Pauvre fille ! Est-ce que… Connaissez-vous…
Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie soudain, il reprit :