Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
Rester ? Comment pouvais-je rester ? Nous étions liés par un serment.
Mais mon serment ne m’avait pas empêché de traîner pendant plusieurs semaines d’affilée, voire des mois, dans la vallée à l’herbe bleue, au pied du dernier sommet, alors que je n’avais aucune raison d’y rester si longtemps. Je présume qu’il est dans la nature de la haute montagne d’amollir les caractères les mieux trempés, car l’air y est si peu dense, il manque tellement de consistance que la vulnérabilité de tout un chacun y est rendue manifeste. À l’altitude encore plus grande où nous étions, je commençai de m’écarter, pour un temps, de ce qui était ma propre nature profonde, de cette tension permanente vers le but que nous nous étions fixé, Traiben et moi, à l’âge de douze ans.
Ce soir-là, nous eûmes droit à un bain, puis à des jus de fruits glacés avant de faire un repas exquis arrosé de vins fins. Nous revêtîmes une robe d’une étoffe moelleuse pour passer la nuit sur une confortable pile de fourrures. Et je me pris à songer : Tu pourrais avoir cela jusqu’à la fin des temps. Jusqu’à la fin des temps, Poilar !
C’était comme si, d’une manière foudroyante, mon esprit venait d’être atteint d’une maladie. Pourquoi essayer de conquérir le Sommet ? Il y aurait encore quantité de dures épreuves à surmonter pendant le reste du trajet et le malheur au bout du voyage. Le Sommet ? À quoi bon aller jusque-là ? C’est un lieu qui fait horreur, m’avait dit le père de mon père. Tu n’y trouveras que l’horreur. Il y était allé ; il savait de quoi il parlait. Je ne parvenais pas à chasser de mon esprit le sinistre récit de la mort de mon père, qui ne cessait de traverser mes pensées avec l’impétuosité d’un torrent de montagne, me bouleversait et minait ma volonté. Ce qui me frappait avec le plus de force n’était pas tant l’image de ces tas d’ossements minuscules, même si elle était affreuse, mais plutôt la question de savoir ce qui avait poussé ces sept Pèlerins à choisir une mort aussi atroce. Je ne parvenais pas à me poser franchement cette question, car elle ouvrait des abîmes en moi. Je me répétais donc que toute notre quête n’était que folie. Renonce, me disais-je. Renonce. Tu t’es battu assez longtemps pour réaliser quelque chose qui n’en valait pas la peine. Installe-toi dans le royaume du père de ton père et abandonne-toi à cette vie facile. Ou bien monte un tout petit peu plus haut, si tu y tiens, fonde ton propre Royaume où tu vivras dans le bonheur éternel et laisse les dieux vaquer tranquillement à leurs affaires. Je dois le confesser : telles furent mes pensées. Nul n’est assez fort pour ne pas voir sa résolution chanceler de loin en loin sur la route qui mène au Sommet du Mur.
C’est ainsi que nous restâmes un ou deux jours dans le royaume du père de mon père, puis un troisième, un quatrième et encore un jour de plus. De temps en temps, je sortais et je levais les yeux vers le sentier qui s’élevait en serpentant, vers les escarpements enneigés et le plafond de nuages qui traçait la limite entre le Sommet et le reste de la montagne et je savais que nous aurions dû être en route. C’était notre but ; il était presque à portée de notre main. Mais je ne pouvais me résoudre à donner l’ordre de faire les préparatifs de départ.
Me condamne qui voudra. Le fait est qu’un démon intérieur m’exhortait à demeurer pour l’éternité en ce lieu douillet et il m’était difficile de résister à ses incitations. J’éprouvais une sorte de paralysie. Je n’avais pas accepté d’une manière définitive la proposition du père de mon père ; mais je restais quand même. Tous les matins, je me disais : Je vais encore me reposer quelques jours ici. J’aurai besoin de toutes mes forces pour la fin de l’ascension.
Il ne sert à rien de se précipiter, me répétais-je. Le Sommet attendra. Les dieux se passeront encore de moi un petit moment.
Et le temps passait.
— Il faut reprendre la route, me dit Hendy au bout de quelques jours d’oisiveté.
— Oui. Oui.
— Notre avons fait un serment, me dit Traiben quelques jours plus tard.
— Oui, répondis-je. Tu as raison.
Tout le monde m’observait, tout le monde me surveillait du coin de l’œil et se posait des questions. Certains étaient impatients de reprendre l’ascension, d’autres non, mais personne ne comprenait pourquoi je ne me décidais pas à donner le signal du départ. Puis ce fut le tour de Thrance, qui parcourait en clopinant les splendeurs de ce Royaume comme s’il n’y voyait que boue et cendres, de m’interroger avec un sourire moqueur.
— As-tu peur d’aller jusqu’au Sommet, Poilar ? C’est ça ? Ou bien plutôt un accès de paresse qui te retient ici ?
Pour toute réponse, je lui lançai un regard noir.
— Ou peut-être une femme, poursuivit-il. Une de ces petites filles toutes fraîches, à la peau dorée, qui se glisse la nuit dans ton lit. Et l’idée de la quitter t’est insupportable. C’est ça ?
Thrance avança sa face ravagée tout contre mon visage et éclata de rire, me soufflant dans le nez son haleine fétide.
— Elle a six dizaines d’années, Poilar ! Elle est assez vieille pour être la mère de la mère de la mère d’Hendy et, toi, tu la prends pour une jeune fille !
— Fiche le camp !
— Six dizaines d’années !
— Fiche le camp ! répétai-je. Sinon je te casse en deux !
Cela ne provoqua qu’un nouvel éclat de rire, mais il s’éloigna en traînant la patte.
Il y avait bien une parcelle de vérité dans les allégations de Thrance, mais seulement une parcelle ; de fait, il m’était arrivé, par-ci par-là, de me donner du bon temps avec les femmes du pays. Je sais que je ne fus pas le seul à le faire. Les habitants du royaume du père de mon père s’étaient jetés sur nous comme des enfants se jettent sur de nouveaux jouets et il n’était pas facile de leur résister. Il est vraisemblable que tous les membres restants de mes Quarante prirent des amants ou des maîtresses pendant notre séjour. Il y en avait une en particulier pour qui j’avais un penchant marqué. Elle se nommait Alamir ; souple et vive, avec l’éclat pétillant d’une jeune fille de la moitié de mon âge. Celui qui pouvait être le sien en réalité, je préférais ne pas y penser, même si la question me traversait l’esprit de loin en loin et me plongeait dans le désarroi. C’est elle qui m’avait fourré dans la tête l’idée de fonder mon propre Royaume dont elle eût été la Reine. Une idée que je caressai pendant quelques jours, sans jamais la prendre véritablement au sérieux.
Non, ce n’était pas Alamir qui me retenait en ce lieu enchanteur, pas plus qu’un accès de paresse. Mais Thrance avait fait mouche, sa première hypothèse était la bonne.
C’était la peur.
J’avais acquis la certitude que le père de mon père ne m’avait pas ensorcelé. Il s’était contenté de me faire une proposition séduisante qu’en d’autres temps, Poilar eût refusée tout de go, avec un haussement d’épaules définitif. Et, malgré la fatigue profonde de la longue ascension, j’étais encore capable de la décliner.
Mais c’est mon esprit qui ne parvenait pas à oublier le récit de la mort si étrange de mon père au faîte du Mur. Il emplissait mon souvenir, débordait, tombait en cascade ; et plus j’y réfléchissais, plus son empreinte était profonde en moi. Je m’étais mille fois posé la question : Qu’avait vu mon père au Sommet, qu’avait-il découvert de si horrible que le seul moyen de s’en purger avait été de se jeter dans le Puits de Vie ?
C’est la crainte de cette révélation qui me retenait, ce qui était loin d’être aussi simple que la peur de mourir. La mort ne m’inspirait pas de terreur : elle ne l’a jamais fait. Mais savoir que je risquais de découvrir dans la demeure des dieux quelque chose qui me pousse à mettre fin à mes jours, comme l’avaient fait mon père et ses six compagnons… Voilà ce que je redoutais. Une idée qui me paralysait totalement ; et je me rendis compte que j’étais incapable de partager cette terreur avec mes amis. Je refusai même longtemps de me l’avouer et me persuadai que c’était un amour tout neuf du confort qui me retenait en ce Royaume ou encore quelque sortilège exercé par le père de mon père. Mais il n’en était rien. Il n’en était absolument rien.