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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Je retenais mon souffle.

— Il est mort ?

— Oh ! oui ! Oui.

— Tu en es absolument certain ?

— J’ai vu son corps au bord du Puits. Je l’ai enseveli de mes propres mains.

Pendant un petit moment, je fus incapable de parler. Le présent que l’on m’avait offert venait de m’être arraché presque dans l’instant où on me le tendait.

— Parle-moi de ce Puits de Vie, dis-je en rompant le silence, qui, semble-t-il, devrait plutôt s’appeler Puits de Mort.

— C’est l’endroit où l’on retrouve sa jeunesse, répondit le père de mon père. Nous nous y rendons tous les cinq ans, plus souvent pour ceux qui le souhaitent, nous y entrons et en ressortons tels que tu nous vois. Mais il faut entrer et sortir très rapidement. Celui qui y reste plus d’un instant ou deux court à son trépas. As-tu compris ?

— Et mon père ? Il y est resté trop longtemps ?

— Nous ne pouvons que faire des suppositions sur ce qui s’est passé et les raisons qui l’ont poussé à le faire. Nous ne savons même pas si c’est arrivé à l’aller ou au retour du Sommet. Mais j’ai une idée. Le Puits se trouve juste avant la cime de la montagne, un endroit où les orages, le vent, la pluie et la brume sont incessants. Qui veut atteindre le Sommet doit passer par-là. Mon idée est qu’il est passé devant le Puits, qu’il a rapidement poursuivi sa route jusqu’à la cime de la montagne, qu’il a vu les dieux en leur demeure, puis qu’en redescendant avec ses compagnons, il s’est de nouveau trouvé à proximité du Puits et que cette fois… cette fois…

Pendant qu’il parlait, je me représentai tout ce qui s’était passé : les brumes et les brouillards, les tourbillons de neige poussés par le vent, les pics noirs et dentelés, le sentier étroit, si difficile à suivre, qui longeait les ténèbres de l’abîme. La descente des sept Pèlerins épuisés, arc-boutés contre les éléments déchaînés, encore exaltés par ce qu’ils ont contemplé au Sommet, mais ayant atteint les limites de leur résistance. Devant eux, enveloppé dans un linceul obscur, s’ouvre le Puits de Vie, une mystérieuse menace, un creuset écumeux où s’opèrent les transformations. L’un après l’autre, ils trébuchent et tombent dedans sans savoir à quoi ils s’exposent, aveuglés par la neige et le vent qui leur cinglent le visage avec une force diabolique. Un instant d’immersion suffit à provoquer des changements considérables ; au-delà, le Puits n’a plus que la mort à offrir, pas la vie. Des cris dans la brume ; des hurlements de terreur ; des silhouettes qui se débattent dans l’obscurité, qui glissent, tombent, se relèvent et retombent aussitôt. Mon père tâtonnant à la recherche des mains de ses compagnons, les trouvant, les perdant de nouveau, réussissant à en saisir une, s’efforçant désespérément d’arracher quelqu’un au Puits dans lequel il est à son tour entraîné… Mais peut-être était-ce mon père qui y était entré le premier à l’aveuglette, peut-être les autres avaient-ils essayé de le sauver et y avaient-ils perdu la vie avec lui…

C’est ainsi que j’imaginai la fin, d’après ce que le père de mon père m’avait dit et d’après ce que j’aurais voulu entendre. Mais la vérité était quelque peu différente.

— Quelques jours plus tard, reprit le père de mon père, deux habitants de mon Royaume, qui s’étaient récemment rendus au Puits, sont venus m’annoncer qu’ils avaient vu sur le bord quelque chose de bizarre et d’affreux. J’ai tout de suite compris et me suis mis en route sur-le-champ. Nous avons d’abord trouvé les sept tas de vêtements dont ils s’étaient débarrassés, puis leurs sacs, à moitié recouverts de neige. Ensuite, nous avons découvert les corps, au bord du Puits, la main dans la main : décharnés, rapetissés, les os souples et fragiles de sept nouveau-nés, unis en une chaîne macabre dans la boue chaude. Nous les avons sortis avec des perches avant de les inhumer juste à côté. Tu verras les sept tumulus en passant. Si jamais tu passes par-là.

— Pourquoi si j’y passe ? Tu m’as dit que c’était la seule voie pour atteindre le Sommet.

— Oublie le Sommet. Reste ici.

Je le considérai d’un air stupéfait.

— J’ai fait le serment de l’atteindre, répliquai-je avec une certaine vivacité.

— Nous en avons tous fait le serment, poursuivit-il. Ton père l’a fait, tout comme moi. Il a tenu parole, du moins je le pense, et cela lui a coûté la vie. Moi aussi, je suis monté jusqu’au Sommet. Cela ne m’a rien apporté de bon. Oublie le Sommet, mon garçon.

— Tu as vu le Sommet, c’est bien ce que tu as dit ?

— Oui. Et j’en suis revenu. Et je n’y retournerai plus jamais. C’est un lieu qui fait horreur. Oublie le Sommet.

Il se referma d’un coup, comme s’il avait décidé de ne plus rien dire sur ce sujet. Des vagues d’incertitude m’assaillaient. Le sinistre récit de la mort de mon père m’oppressait et avait laissé mon esprit engourdi. À cela s’ajoutait maintenant la répugnance avec laquelle le père de mon père parlait du Sommet. L’Irtiman aussi était resté vague et évasif lorsque nous avions abordé le sujet. Pourquoi ? Pourquoi ? Que me cachaient-ils donc ? Je sentis la colère monter et tendis les bras vers lui comme pour lui arracher les réponses de mes mains nues.

— Pourquoi horreur ? Que dis-tu ? Pourquoi est-ce un lieu qui fait horreur ? Dis-moi ce que l’on trouve au Sommet ! Dis-le-moi !

— Jamais.

Cette réponse en un seul mot, articulé d’une voix calme, se referma sur moi comme un cercle de fer.

J’insistai encore, mais en pure perte.

Sans se départir de cette sorte de patience sublime qui me paraissait exaspérante, il leva la main pour m’imposer silence.

— Je vais te dire ceci, mais rien de plus, reprit-il du même ton calme. Quoi que tu espères trouver là-haut, tu ne le trouveras point. Car il n’y a rien d’autre que l’horreur. Oublie le Sommet, mon garçon. Reste ici, avec moi.

— Comment veux-tu que je reste ? lançai-je, tremblant de fureur. Tu sais très bien que j’ai juré…

— Reste, répéta-t-il, impassible. Reste et tu vivras à jamais.

Je le regardai, interloqué, encore frémissant. Et il me répéta que lui et tous ceux de son peuple se rendaient périodiquement au Puits de Vie et s’y immergeaient pendant un instant pour redevenir lisses et jeunes, car le Puits avait le pouvoir d’inverser le temps. Il m’affirma que je pourrais faire comme eux. Et vivre, éternellement jeune, dans ce Royaume enchanté des plus hautes pentes du Mur, où l’air était toujours suave et doux, où la neige était tenue à distance par magie. Pourquoi aller plus haut ? Pourquoi chercher des mystères qui n’en valaient pas la peine ? Reste, me dit-il. Reste. Reste.

Ce fut comme s’il avait tourné une clé dans mon esprit. Je sentis, à mon profond étonnement, la fureur m’abandonner et je cédai à ses instances.

Il lui suffit de parler pour que toute ma détermination s’envole en quelques instants. Il lui suffit de parler pour que tout ce pourquoi j’avais œuvré pendant si longtemps me paraisse dépourvu de sens. Reste, me dit-il. Reste et vis éternellement. Pourquoi pas ? Oui, me dis-je, abasourdi. Pourquoi pas ? Cela paraissait si simple. Mets un terme à cet âpre Pèlerinage qui a déjà coûté la vie à ton père et à tant d’autres ; quitte cette route qui mène au sommet et laisse ton corps exténué prendre du repos. Reste ici. Reste. Oui, me dis-je, pourquoi pas ? Je sentis d’un seul coup que j’allais céder au genre de tentation qui semble être une caractéristique des cimes du Mur. Reste, me dit-il. Reste. Reste. Reste. Et, tandis qu’il parlait, j’avais l’impression qu’un charme était jeté sur moi, du moins je le crus sur le moment : à ma grande surprise, à ma stupéfaction, je perçus un changement profond qui s’opérait en moi, je sentis la rigidité de mon esprit perdre de sa force en ce lieu de bien-être et je m’entendis dire en moi-même : Oui, Poilar, pourquoi pas ? Reste. Reste.

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