Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
Hendy marchait à mes côtés, en tête de la colonne.
Elle avançait d’un pas sûr et résolu et il émanait d’elle une impression de grande énergie et de puissance. La fragilité que j’avais imaginée de prime abord n’était qu’une illusion. Il y avait dans son attitude une sorte d’autorité suprême que tout le monde acceptait. Sa nouvelle apparence la distinguait du reste de notre groupe aussi nettement que celle de Thrance ; mais, alors que la silhouette grotesquement déformée de Thrance faisait de lui un être repoussant et inquiétant, Hendy semblait avoir acquis une majestueuse austérité qui l’ennoblissait. Je commençai même à percevoir dans le corps étrange qui était devenu le sien une sorte de beauté.
— Voici la route qui mène au Sommet, annonça-t-elle.
C’était un étroit sentier blanc qui s’élevait au cœur d’une gorge profonde, aux parois encaissées de roche noire. Dès que nous nous y engageâmes, nous fûmes arrachés à la douceur de l’air et à la tiède indolence du Royaume du père de mon père. Comment ils avaient opéré cet enchantement, jamais je ne le découvris et je suppose que je ne le saurai jamais. Nous étions donc sortis de sa sphère d’influence et avions retrouvé la glace et les vents furieux de la très haute montagne. Mais nos corps s’adaptèrent, comme ils l’avaient déjà fait si souvent et nous réussîmes, tant bien que mal, à faire face à une nature de plus en plus hostile.
Je me retournai une seule fois. Je ne vis derrière moi qu’un chaos aux contours noyés dans les brumes azurées. Nous avions marché si longtemps que j’avais perdu la notion de tout le terrain parcouru. Derrière nous, quelque part, il y avait la prairie à l’herbe bleue. Plus bas, la paroi rocheuse de l’abrupt qui marquait la frontière du Royaume du Kvuz, encore plus bas, les rochers escarpés du Sembitol et la grotte sordide du Kavnalla ; et puis, beaucoup plus loin, le plateau des Fondus et tout le reste, la falaise que j’avais escaladée avec Kilarion, l’endroit où les faucons du Mur nous avaient attaqués et Varhad, le domaine des fantômes errant dans leur suaire fongique. Encore plus bas, la borne d’Hithiat, puis celles de Denbail, de Sennt, d’Hespen, de Glay, d’Ashten et de Roshten et enfin, tout au pied de la montagne, notre village de Jespodar, tellement loin de nous qu’il aurait aussi bien pu se trouver sur une autre planète. Ma vie là-bas semblait n’avoir été qu’un rêve. Il m’était presque impossible de croire que, pendant deux pleines dizaines d’années, j’avais vécu dans cet endroit tout plat, au milieu de la foule de ces rues animées, dans ces basses terres où le feuillage des arbres luisait d’humidité et où l’air était comme un bain de vapeur. Le Mur était devenu toute ma vie, depuis si longtemps que tout ce qui s’était passé avant relevait de l’irréel. De la même manière, tout ce que nous avions vécu en chemin se fondait dans l’irréalité. Plus rien d’autre n’avait d’existence tangible que le sol blanc du sentier sous mes pieds, que les versants de pierre noire et brillante de la gorge qui se dressaient de chaque côté, que le plafond d’épais nuages noirs qui pesait sur ma tête, aussi dense et menaçant qu’un couvercle de fer.
Nous atteignîmes le Royaume où l’usage de la parole était banni. C’était un territoire peu étendu, niché entre de délicates aiguilles de pierre, un peu à l’écart du chemin. Je serais passé devant sans même le voir si Hendy n’avait tendu la main dans sa direction, précisant que ses habitants vivaient dans les fentes et les crevasses de la roche. Nous ne prîmes pas le temps de nous y arrêter. J’entraperçus au passage quelques très hautes silhouettes, minces et anguleuses, près de l’une des aiguilles de pierre, avant que des écharpes de brume poussées par le vent ne les dérobent à ma vue.
Il y avait à proximité un autre petit Royaume où le Roi était un esclave que l’on transportait partout dans une litière et à qui il était interdit de poser le pied par terre et de faire quoi que ce soit par lui-même ; dans le suivant, le pouvoir était détenu conjointement par trois rois qui ne se refusaient aucun plaisir, mais, quand l’un des trois venait à mourir, les deux autres étaient enterrés vifs avec lui. Il y avait encore beaucoup d’autres Royaumes, mais nous les évitions, car j’étais las de tant d’étrangetés. Jamais je n’aurais cru que le Mur eût retenu tant des nôtres ; il est vrai que nos Quarante prenaient tous les ans le chemin de la montagne, depuis des millénaires, qu’il en allait de même pour d’autres villages et que rares étaient ceux qui revenaient. La mort en prenait un grand nombre en route et ces Royaumes gardaient le reste.
Mon père était passé par-là en son temps. Comme l’avait fait le père de mon père et quantité de mes ancêtres.
— Voici le chemin du Puits de Vie, annonça Hendy.
Elle indiqua de la main une brèche dans le versant de la gorge, où une piste secondaire s’élevait en serpentant et contournait une dent noire qui disparaissait dans la couche impénétrable des nuages. Je ne pus m’empêcher de frissonner, et pas seulement à cause du froid qui me mordait maintenant, qui nous mordait tous, avec une implacable rigueur.
— Sommes-nous obligés de passer par-là ? demandai-je à Hendy, même si je connaissais déjà la réponse.
— Il n’y a pas d’autre chemin, répondit-elle simplement.
Devant nous, la montagne allait s’étrécissant, de sorte que j’avais l’impression que nous étions arrivés à la pointe de l’aiguille. Des rafales de vent glacial dégringolant de l’amas de nuages nous frappaient comme des coups de poing. Nous étions obligés de nous agripper les uns aux autres sur le sentier. Je me demandai si la violence de ces assauts furieux ne finirait pas par nous faire perdre l’équilibre et nous précipiter vers une mort certaine. Des éclairs zébraient le ciel, effaçant toutes les couleurs de ce paysage accidenté ; mais ils n’étaient pas accompagnés de roulements de tonnerre. Nous nous étions introduits en un lieu où seuls les plus résistants peuvent survivre et la montagne nous mettait à l’épreuve.
La nuit tomba. Mais la couche de nuages était si épaisse qu’il n’y avait guère de différence entre le jour et la nuit. Marilemma continuait pourtant de briller et dispensait une vague clarté, éclairant le bord lointain de la masse nuageuse qui laissait filtrer des lueurs écarlates. Dans cette lumière diffuse, nous nous forçâmes à poursuivre notre progression tout au long des heures nocturnes. Nous avions l’impression d’avoir pénétré dans un monde où le sommeil devenait inutile.
Quand nous nous arrêtâmes enfin pour reprendre notre souffle et échanger quelques mots d’encouragement, je dénombrai mes Pèlerins rassemblés, mais le compte n’y était pas. En quittant le Royaume du père de mon père, nous étions vingt et un, dix hommes et onze femmes, Thrance étant le vingt-deuxième. Mais il semblait que nous fussions moins nombreux. Un compte rapide m’amena seulement à dix-huit.
— Où sont les autres ? demandai-je. Qui n’est pas là ?
Avec l’air raréfié de la haute montagne, le cerveau fonctionne plus lentement. Il me fallut passer plusieurs fois la petite troupe en revue avant de déterminer l’identité des manquants : Dahain des Chanteurs, Fesild des Vignerons et Bress le Charpentier. Étaient-ils tombés en suivant le sentier ? Avaient-ils décidé de rebrousser chemin, se sentant incapables de lutter contre les éléments déchaînés ? Avaient-ils été silencieusement happés par de mystérieux tentacules jaillissant d’un trou de la roche ? Nul ne pouvait le dire. Nul ne le savait. Il restait neuf hommes et neuf femmes, sans compter Thrance. J’avais réussi à amener moins de la moitié de mes Quarante à la lisière du Sommet et j’éprouvais une profonde honte devant des pertes si élevées. Et pourtant, et pourtant combien de chefs pouvaient se targuer d’avoir conduit si loin un si grand nombre de leurs Pèlerins ?