Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
Il parla ensuite de notre clan, de la famille, et il connaissait les noms. Il demanda des nouvelles de son frère Ragin et je lui dis qu’il était mort, mais que Meribail, son fils, était le chef de notre Maison. Cela sembla lui faire plaisir.
— Meribail, oui. Je me souviens de lui. Un bon garçon, ce Meribail. Il donnait déjà de grandes espérances.
Puis il m’interrogea sur sa sœur, sur les enfants de sa sœur, sur ses deux propres filles et leurs enfants ; comme il connaissait tous leurs noms, j’avais de plus en plus la conviction d’être en présence du père de mon père. Je me rendais bien compte qu’il y avait toujours la possibilité que tout cela ne fût qu’un enchantement et lui un démon, qu’il eût le pouvoir de puiser tous ces noms dans mon propre esprit et de me les renvoyer dans le dessein d’établir entre nous de fallacieux liens de parenté. Mais si l’on commence à croire ce genre de chose, il n’y a plus de limites au doute ; il m’était plus facile de penser que j’étais bien en présence du père de mon père, vivant toujours sur les hauteurs de Kosa Saag après de si longues années, pourvu de ce corps juvénile par la vertu des transformations qu’il avait subies.
Pendant tout le temps de notre conversation, il n’avait pas dit un mot sur mon père Gabrian ; je finis donc par me décider à mentionner son nom.
— Je ne peux pas dire que je l’ai vraiment connu, fis-je, car il est parti à la conquête du Mur quand j’étais tout petit.
Il garda le silence, ce qui me laissa le temps de réfléchir.
— Mais je suppose que vous ne l’avez pas bien connu non plus, ajoutai-je. Vous avez, vous aussi, entrepris votre Pèlerinage quand il était tout petit.
Il continua de garder le silence, mais son visage à l’aspect si bizarrement juvénile se creusa de rides, comme si la pensée de ces trois générations tronquées, de ces pères qui partaient à l’assaut du Mur en laissant derrière eux des garçons en bas âge, l’attristait infiniment. Mais, non, ce n’était pas cela. Car il reprit la parole au bout d’un moment, d’une voix morne que je ne lui connaissais pas.
— Gabrian, oui. Un beau petit garçon. Et il est devenu bel homme. Nous nous sommes rencontrés une fois, ici, sur le Mur.
— Comment ? m’écriai-je en me penchant vers lui, terriblement contracté, comme un animal s’apprêtant à bondir, le cœur me martelant la poitrine. Vous vous êtes rencontrés, mon père et vous, sur Kosa Saag ?
Il hocha lentement la tête. Il semblait plongé dans de sombres rêveries.
— Où ? insistai-je. Quand ? Est-il encore de ce monde ? Par tous les dieux, répondez-moi ! Mon père est-il en ce moment dans votre Royaume ?
— Non, il n’est pas là. Non, plus maintenant.
Il ferma les yeux et commença à se balancer doucement, mais j’avais l’impression qu’il me voyait aussi bien à travers ses paupières closes.
— C’était il y a bien longtemps, reprit-il d’une voix qui semblait me parvenir à travers une brume épaisse. Je n’étais ici que depuis quelques années, cinq ou six peut-être. Il est arrivé avec ses Quarante, comme toi avec les tiens, tout crottés, dépenaillés, épuisés, car ils avaient passé beaucoup de temps sur le Mur. Sur les Quarante, il n’en restait plus que sept. Sept, précisément, pas un de plus. Les autres avaient péri en route ou bien ils avaient choisi de vivre chez les Transformés, comme je suppose que l’ont fait un certain nombre des membres de ton groupe. Sais-tu qu’on n’a jamais vu de Quarante arriver au complet à cette altitude, ni même presque au complet, et pourtant, j’ai entendu dire que certains Pèlerinages…
— Mon père ! le coupai-je. Je veux savoir ce que mon père est devenu.
Je commençai à perdre patience. J’avais maintenant la certitude que, sous cette façade juvénile, il devait y avoir un vieillard, à en juger par la manière décousue dont il conduisait son récit.
— Ton père, oui. J’y viens. Lui et ses Quarante, réduits à sept Pèlerins, sont arrivés un jour, tout comme vous, et nous les avons accueillis, nous les avons baignés et leur avons donné à manger, car ils étaient dans un bien triste état. J’ai tout de suite su qui il était ; en voyant son visage, je me suis dit avec une grande stupeur : « Voici mon propre fils qui est venu à moi, voici Gabrian, c’est vraiment Gabrian. » Quand je l’avais vu pour la dernière fois, il n’avait que trois ans, bien sûr, mais il y a certaines choses que l’on sait au fond de soi et, avec lui, j’ai su tout de suite. Comme je l’ai su avec toi. Mais, contrairement à toi, Gabrian ne m’a pas dit son nom en arrivant. Il n’a pas non plus semblé remarquer que nous avions un air de famille. J’ai donc choisi, moi aussi, de ne pas lui dire mon nom. Nous étions enfin réunis, le père et le fils, et il ne le savait pas. Je lui ai posé des questions sur le village, il m’a répondu et puis il m’a parlé de son Pèlerinage, des lieux où il était passé et de ce qui lui était arrivé en chemin – un Pèlerinage très éprouvant, bien plus dur que le mien, de fausses pistes qui leur ont fait perdre des années pendant l’ascension, d’interminables souffrances, des morts et même quelques meurtres… Terrible, terrible, vraiment terrible. Mais ils étaient enfin parvenus aux abords du Sommet. Après avoir subi toutes les épreuves possibles et imaginables, ton père me dit que maintenant, enfin, il allait voir les dieux. Son visage exprimait une résolution farouche. Il me paraissait évident que rien ne pourrait l’arrêter. Absolument rien.
— A-t-il réussi à atteindre le Sommet ? demandai-je, les yeux écarquillés.
— Je ne sais pas. Je crois que oui. Mais qui pourrait le dire ?
— Il a dû réussir. S’il avait juré que rien ne l’arrêterait et comme le Sommet est tout près d’ici…
— Pas si près que ça. Assez près, du moins en comparaison de tout ce qui est derrière nous sur Kosa Saag. Mais pas tout près. Et il reste encore de grandes difficultés à surmonter. Je crois quand même qu’il a réussi. Et puis, au retour…
Il s’interrompit, le front plissé, et son regard me traversa, comme si je n’existais pas.
— Raconte-moi !
— Oui. Oui, je vais te raconter, puisque tel est ton désir. Ton père est reparti avec ses six compagnons sans avoir appris qui j’étais et il a repris la route du Sommet. Il a traversé le Royaume voisin, puis le suivant et encore un autre ; de cela, je suis sûr, car je me suis renseigné par la suite, et, partout, on m’a dit qu’on l’avait vu passer. Il a poursuivi l’ascension et a disparu dans le pays des brumes ; plus personne ne l’a jamais revu, ni lui ni aucun de ceux qui l’accompagnaient. Il était en route pour le Sommet et j’ai la conviction qu’il l’a atteint et qu’il a vu ce qu’il y avait à voir avant de redescendre.
Il y eut un silence douloureux, qui se prolongea interminablement, comme un cri d’angoisse.
— Que s’est-il passé ensuite ? demandai-je enfin.
Le père de mon père me regarda comme s’il me voyait pour la première fois, puis il s’humecta les lèvres.
— C’est en redescendant, dit-il doucement, du moins je le pense, qu’il s’est arrêté au Puits de Vie, qu’il y a subi une transformation et qu’il a péri pendant l’opération.