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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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C’était un petit Royaume niché sur une corniche en forme de cuvette au rebord élevé et escarpé, sur un épaulement de la montagne. Des traînées de neige durcie marquaient la limite du rebord rocheux, car, à cette altitude, la température était vraiment très basse, avec de violentes rafales de vent et de fréquentes bourrasques de neige. Je suppose que nous aurions pu longer ce Royaume sans y pénétrer, car il était légèrement à l’écart de notre route ; mais nous étions fatigués par notre marche accablante à travers ce paysage désolé et glacé, et je voyais de sombres nuées d’orage s’amonceler devant nous. Je me dis que ce serait une bonne idée de chercher un refuge pour la nuit, bien que l’après-midi fût à peine entamée.

Kath et Kilarion furent les premiers à passer par-dessus le rebord de la cuvette et j’entendis leurs sifflements de surprise. En me hissant à mon tour sur le rebord, je compris pourquoi. Le regard plongeait dans un jardin paisible et luxuriant où l’air était doux, chaud et lourd, comme si, en l’espace d’un instant, nous avions été transportés dans notre village accroché au pied du Mur. J’entendis le chant des oiseaux, je humai le parfum de mille espèces de fleurs et je distinguai au loin un bosquet de gollacundras géants, au tronc énorme, chargés de fruits pourpres au milieu du feuillage doré tombant en lourdes branches étincelantes. Quel spectacle au cœur des crêtes enneigées de Kosa Saag ! Ce jardin était peuplé d’êtres au port gracieux et élégant, la poitrine ceinte de fils d’or, un vêtement de tissu écarlate autour des reins, qui, tous sans exception, semblaient être dans la fleur de la jeunesse et de la beauté. Comment ne pas imaginer que nous venions de tomber par hasard sur le séjour des dieux ?

Je demeurai interdit, pétrifié d’admiration sur le rebord de pierre, la neige et le froid glacial dans mon dos, et cette éblouissante vision paradisiaque devant les yeux.

— Fais attention, Poilar, me glissa d’une voix douce Thissa qui se tenait à mes côtés. Tout ce que tu vois n’est qu’illusion et magie.

De l’autre côté, Hendy approuva de la tête et me recommanda aussi la prudence.

— D’accord, fis-je. D’accord, je vais faire attention.

Mais Kath et Kilarion étaient déjà en train de descendre le long du versant intérieur de la cuvette pour pénétrer dans ce Royaume de bien-être et d’abondance. Marsiel les imita, puis Malti, Grycindil et Thrance. Ils avaient tous une démarche de somnambule. La décision ne m’appartenait plus et je les suivis, passant sans transition de la neige aux fleurs et aux chants d’oiseaux. Tandis que nous avancions, les habitants du Royaume se tournèrent pour lever vers nous des regards graves, sans montrer ni inquiétude ni déplaisir, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde qu’une bande de voyageurs dépenaillés et frigorifiés débarque dans leur jardin enchanteur.

— Venez, nous dirent-ils. Vous devez paraître devant notre Roi.

Ils étaient tous l’image de la perfection ; beaux et minces, éclatants de force et de vitalité, aucun n’avait, semblait-il, plus de dix-huit ou vingt années. Pas le moindre défaut n’était visible dans leur apparence, pas la plus petite imperfection, pas une trace d’enlaidissement. Ils paraissaient tous sortis du même moule, car seul leur visage permettait de les différencier ; pour le reste, ils avaient tous la même perfection des formes, le même corps mince aux membres allongés. Jamais je n’avais vu des gens comme eux ; et, en les regardant, je me sentis profondément honteux de mes propres imperfections, les engelures sur ma peau, la poussière et la saleté du voyage dans mes cheveux et sur mes vêtements, les marques de la longue ascension partout sur mon corps et surtout ma jambe, ma jambe, ma jambe estropiée, tordue, cette jambe hideusement déformée pour laquelle je n’avais jusqu’alors jamais éprouvé un instant de gêne, mais qui me semblait maintenant être la marque flamboyante de l’infamie et du péché.

Ils nous conduisirent auprès de leur Roi dont la résidence était un dôme de cristal sis en plein centre de son Royaume. Il se tenait sous le portique, les bras croisés, nous attendant calmement : d’une beauté aussi parfaite que ses sujets et aussi jeune, un roi-enfant, un prince à la jeunesse triomphante, puissant et serein, revêtu d’un merveilleux costume or et écarlate, coiffé d’une haute tiare en métal brillant, ornée de chatoyantes pierres précieuses.

Tandis que nous nous avancions vers lui, j’entendis soudain Hendy étouffer un petit cri et elle planta profondément ses ongles dans la chair de mon bras, comme si la peur venait de la saisir.

— Que se passe-t-il ? demandai-je.

— Son visage, Poilar !

Je regardai. Il me sembla en effet y trouver quelque chose de familier. Mais quoi ?

— Il te ressemble comme un frère ! s’écria Hendy.

Était-ce possible ? Je regardai plus attentivement, sentant le désarroi me gagner. Oui, oui, il y avait bien quelque chose dans la forme du nez, l’écartement des yeux, la manière dont il ramenait les lèvres vers l’arrière dans son sourire de bienvenue. Oui, il y avait bien une certaine ressemblance, d’étranges et superficielles similitudes dans l’expression et même l’apparence…

Il ne pouvait s’agir que d’une coïncidence. C’est en tout cas ce que je me dis.

— Je n’ai pas de frère, fis-je en tournant la tête vers Hendy. Je n’en ai jamais eu.

J’entendis Thissa murmurer derrière moi des incantations.

Le jeune Roi de ce pays magique posa sur nous un regard calme et bienveillant.

— Bienvenue, Pèlerins, dit-il. Qui est votre chef ?

— C’est moi, répondis-je d’une voix sourde, voilée.

Et je m’avançai en boitillant, affreusement gêné par ma patte folle en ce lieu où régnait la perfection.

— Nous venons du village de Jespodar et mon nom est Poilar, fils de Gabrian, fils de Drok, du clan du Mur de la Maison du Mur.

— Ah ! fit-il en m’adressant l’un des sourires les plus bizarres que j’eusse jamais vus. Dans ce cas, vous êtes vraiment les bienvenus. Je suis Drok de Jespodar, poursuivit-il en faisant un ou deux pas vers moi, la main tendue. Du clan du Mur de la Maison du Mur.

Il va sans dire que, dans un premier temps, je refusai de le croire. C’était trop difficile à accepter, cette rencontre avec le père de mon père, à l’ombre du Sommet de Kosa Saag, sous cette apparence juvénile. Thissa l’avait dit avec raison : tout n’était en ce Royaume qu’illusion et magie, et il s’agissait à l’évidence d’une supercherie ; le Roi avait perfidement emprunté mes traits pour me faire croire que nous étions parents et se moquer de moi.

Mais il nous entraîna dans ses appartements royaux, au sol recouvert d’épais tapis moelleux, aux murs de cristal tendus de draperies cramoisies, où l’air était chargé de parfums suaves, et ses sujets nous baignèrent et nous firent boire du vin nouveau et piquant. Si tout cela n’était qu’illusion et magie, eh bien, la magie était habile et l’illusion agréable. D’ailleurs, illusion ou non, nous éprouvâmes après ces soins un sentiment de détente et de bien-être. Un bien-être que nous n’avions plus connu depuis notre départ du village. Il y avait presque de quoi en pleurer.

Puis le Roi vint me voir, s’assit à côté de moi et parla avec moi de Jespodar cependant que je le dévisageais avec insistance et que je retrouvais indiscutablement mes traits dans les siens. Il cita de nombreux noms dont je ne connaissais que quelques-uns ; mais, quand il prononça ceux de Thispar et de Gamilalar, je lui révélai qu’ils étaient encore vivants, que les dieux leur avaient accordé une double vie. Il sembla sincèrement étonné et ravi de l’apprendre et me dit qu’il les avait bien connus quand il était jeune. Quelle phrase curieuse dans sa bouche – quand il était jeune – car il semblait beaucoup plus jeune que moi à cet instant, un jouvenceau, tout juste sorti de l’adolescence. Mais, derrière le visage sans rides, je percevais quand même son grand âge. Je lui confiai que, dans notre groupe, se trouvait le fils du fils du fils de Thispar Double-Vie, un certain Traiben ; il hocha la tête et son regard se perdit dans le vague, comme pour contempler le passage de toutes ces années.

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