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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Grugeriez-vous, jeune homme ?

« Je ne puis gruger la nourriture que je n’ai pas gagnée par mon travail », déclare encore en 1919 Alexandre Arnoux, dans Abisag, avant d’être membre de l’Académie Goncourt en 1947. Gruger a ici le sens littéraire de manger, par extension du sens premier : « Réduire en grain. » Elle « l’étreignit si fort qu’elle le grugea plus menu que n’est menue la poussière », lit-on dans Les Nuits facétieuses de Straparola, traduit en français en 1560.

Gruger fut ensuite synonyme de « briser avec les dents » puis, par extension, de « manger ». Ainsi en est-il de La Fontaine évoquant dans ses Fables Perrin, qui « fort gravement ouvre l’huître et la gruge ». C’est justement le moment, au siècle de Louis XIV, où le verbe gruger va aussi signifier « duper quelqu’un », le « dépouiller de son bien », mais ce faisant il reste d’emploi littéraire. « On nous mange, on nous gruge », peut dire alors de manière moderne La Fontaine, tout en restant dans le registre soutenu.

Et c’est presque en direct, au contact des élèves, que les professeurs se sont retrouvés à la fin du XXe siècle dans la méprise : « Seriez-vous en train de gruger votre voisin ? » dit, sur un ton un peu compassé, un professeur au jeune homme penché indélicatement sur la copie de son voisin, en insistant sur ce verbe qui sonne presque comme un archaïsme à ses oreilles de professeur. Pendant que l’élève s’étonne que son professeur soit si familier, parce que pour lui, la « gruge », la triche, n’est pas un mot académique. Il ne lui semble en rien littéraire et issu de gruger, ce qui est le cas, et La Fontaine ne fait pas partie de cet arrière-plan.

Une petite comparaison entre deux millésimes successifs du Petit Larousse illustré, millésime 2006 et millésime 2007, suffit à lever l’ambiguïté.

Petit Larousse 2006 : « GRUGER (néerl. gruizen, écraser) v. t. 1. Litt. Voler, tromper qqn. 2. VERR. Rogner le bord des verres à l’aide d’un grugeoir. »

Même définition pour le millésime 2007, mais avec un ajout de taille !

« ● v. int. Fam. Frauder (dans un bus, un métro, etc.) ; tricher, spécial. à un examen. »

L’ajout est significatif. Un même mot abrite ici un usage littéraire et un usage familier, c’est affaire de génération et l’archaïsme est en train de naître. Ne nous laissons pas gruger.

Un homme à poil en costume, énervé ?

Quiconque entre chez moi et constate que sur les murs du couloir d’entrée se déploient plus de cent Petit Larousse illustré, du premier, publié en juillet 1905, millésime 1906, au dernier, peut, surtout s’il s’agit d’une personne rompue au « tout écran » chez elle ou au portable — cellulaire disent nos amis québécois — dernier cri dans la poche, légitimement s’inquiéter de l’état de santé mentale du propriétaire. La dicopathie est en effet ici patente. Elle a néanmoins son intérêt, elle permet par exemple pour les dictionnaires millésimés de dater précisément l’année où les auteurs du Petit Larousse illustré ou du Petit Robert ont perçu qu’il était indispensable de modifier un article pour prendre en compte un usage qui, d’abord marginal, prend de l’ampleur au point de devoir être enregistré.

Qu’un sens familier ait été enregistré pour le verbe gruger dans le millésime 2007 du Petit Larousse n’est bien sûr qu’indicatif ; pour le Petit Robert par exemple, cet ajout n’a été intégré que dans le millésime 2009.

Pour mesurer les écarts, on rappellera simplement quelques mots du Petit Larousse de 1905 avec, tout d’abord, un article qui peut surprendre :

« ÉNERVER v. a. (de é priv., et du lat. nervus, nerf). Brûler les tendons des muscles, des jarrets et des genoux : énerver un criminel. Détruire l’énergie physique ou morale. Abusiv. Agacer en irritant le système nerveux. »

Lorsque, au XVIIe siècle, on déclare de fait que les abus énervent les jeunes gens, ne surtout pas comprendre qu’ils sont excités, ils sont au contraire sans plus aucune force. Et lorsqu’en 1870 Prosper Mérimée déclare dans une Lettre à Madame de la Rochejacquelein qu’« un des plus grands reproches qu’on puisse adresser à Louis XIV, c’est de s’être appliqué à énerver sa noblesse », ne surtout pas comprendre qu’il l’a rendue nerveuse, mais bien au contraire qu’il l’a affaiblie.

Parmi les centaines de mots du premier Petit Larousse illustré qui ont été supprimés dans les éditions qui ont suivi, qui se souvient des mots qu’illustrent les exemples suivants ? Il trôle (promène) partout ses enfants ; Que le Bon Dieu te patafiole (confonde) ; Mousse, patine-toi (agis avec diligence) ; Toute agglomération a son pâtiras (souffre-douleur). Sans oublier la formule plaisante dont on se sert pour arrêter une énumération : « Et caetera pantoufle ! »

Enfin gardons-nous d’assimiler en 1905 un homme à poil avec un homme nu : l’homme à poil désigne l’homme énergique. Habillé ou nu.

Du français vivant au français endormi

Le fort courant de mots qui nous fait voguer sur la langue est tantôt en surface, tantôt en profondeur. Des mots seulement nés il y a quelques années sont parfois déjà évanescents pendant que certains s’étirent, toujours plus denses au fil des siècles. Pas facile pour le lexicographe de photographier, de cartographier, dit plus judicieusement Alain Rey, ce fleuve si mobile et parfois impétueux, à la manière des océans ponctués par les tempêtes.

Il faudrait à la fois ne pas ignorer les mots qui s’évanouissent et ne pas laisser filer ceux qui viennent de naître avec une chance de survie. De fait, les mots au parfum d’autrefois ont quelquefois la vie plus dure que des nouveau-nés malchanceux ou vite inutiles. Il n’est pas aisé de vivre sa vie de mot !

En réalité, de la même manière que s’imposerait une sorte de maison de retraite pour les mots en voie d’oubli, maison de retraite mais aussi lieu possible de renaissance, il faut une sorte de lieu d’observation, un sas, pour ceux qui apparaissent et qui peuvent disparaître tout aussitôt. Ainsi, dans le Dictionnaire Hachette, on bénéficie depuis le millésime 1990 d’un appendice très appréciable, intitulé Les Mots nouveaux du français vivant, en somme des mots qui n’ont pas encore suffisamment d’assise pour pénétrer durablement dans le corps du dictionnaire, mais qui cependant ont peut-être de l’avenir.

Ces derniers relèvent soit d’une mode qui peut être éphémère, soit de la société de consommation avec de nouveaux objets à la durée non garantie (le minitéliste signalé en 1990 est enterré avec le minitel…), soit encore des mots techniques propres à des domaines en pleine évolution.

Il suffit de repérer les premiers mots de cette liste pour constater le succès des uns, l’oubli des autres. Accro, qui est dépendant d’une drogue, assurer, s’assumer avec brio, bédéphile, amateur éclairé de bandes dessinées, galérer, en somme « en baver », baliser, avoir peur, cliquer, sur la souris, mais aussi les anglicismes coacher, entraîner des sportifs, cocooning, sont bel et bien entrés dans l’usage et ont donc quitté ce sas d’attente pour s’insérer dans le corps du dictionnaire. On s’étonne même de leur caractère si récent alors qu’ils nous paraissent si courants. Inversement, l’antémémoire, la mémoire informatique à accès rapide, l’antilook, l’inverse du look, discothécaire, le burhôtel, la ludopole, Eurodisney par exemple, le tuciste, à rattacher au TUC, Travail d’utilité collective — un mécanisme de lutte contre le chômage qui a disparu — sont pour ainsi dire au fond des oubliettes.

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