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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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À ces points de vue extérieurs s’ajoute le point de vue « interne », celui des lexicographes, et par exemple celui d’Aristide Quillet, à l’origine d’un grand nombre de dictionnaires Quillet, un temps concurrents des Larousse. Le voilà ainsi affirmant sans hésiter, à l’orée de son Dictionnaire encyclopédique de 1934, que le dictionnaire représente la « Bible de l’homme moderne ». Il insiste encore en ajoutant un propos pour le moins iconoclaste dans sa préface : « Pendant deux mille ans le livre par excellence fut la Bible. La Bible d’aujourd’hui, c’est le dictionnaire. À la Bible, les peuples anciens demandèrent une révélation ; au dictionnaire, les peuples modernes demandent la connaissance. »

En réalité, au-delà de la formule quelque peu provocante d’Anatole France, qui ne nous fera pas supplanter la Bible par le dictionnaire, les deux messages étant bien distincts aux yeux de tous, l’histoire concrète des dictionnaires et celle de la Bible se confondent cependant très souvent par le fait même qu’il s’agit, comme on va le constater, de deux ouvrages de fonctionnalité similaire.

Un même tissu

Ce sont en effet deux sommes d’informations à vocation consultative, censées apporter une réponse qui puisse faire autorité aux yeux du lecteur. On « consulte » la Bible comme on « consulte » le dictionnaire, on emporte avec soi la Bible comme le dictionnaire. Il s’agit effectivement de deux outils d’accompagnement au contenu à la fois magistral, volumineux et très structuré, dont la richesse de lecture s’apprécie de deux manières.

La lecture peut s’effectuer tout d’abord au fil du texte. Il ne fait pas de doute que la Bible est souvent lue de part en part, à la manière d’un grand texte riche d’enseignements ; il en est allé de même avec les dictionnaires, jusqu’au XVIIIe siècle et même encore au XIXe siècle. Il était effectivement fréquent que l’on « lise » le dictionnaire de A à Z, sous Louis XIV, et c’est encore vrai pour quelques passionnés, au XIXe siècle. On se souvient de la question célèbre et dangereuse qui fut par exemple posée par Théophile Gautier, en 1859, à Charles Baudelaire : « Lisez-vous le dictionnaire ? » Baudelaire lui rendait visite pour se présenter à l’Académie française… Il fallait répondre efficacement, en bon candidat : il n’eut pas à improviser, il lisait effectivement le dictionnaire.

C’était aussi le cas de tous ceux, nombreux dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui recevaient mensuellement ou bimensuellement les fascicules du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, des fascicules qu’on lisait parfois à voix haute dans les ateliers, comme en témoigne Jean Guéhenno dans ses Mémoires.

Ensuite, la lecture peut en être fragmentée. Dictionnaire et Bible constituent en effet de parfaits modèles de texte fragmentaire ; versets, articles se présentent comme un véritable filet analogique pour l’ensemble du texte, chaque mot, chaque symbole, chaque parabole se trouvant de fait en corrélation avec d’autres mots, versets, etc., que les érudits comme les chrétiens sauront repérer. Le texte alphabétique ainsi que le texte religieux relèvent effectivement d’une écriture analogique au cœur d’un réseau d’informations tissé dru, où chaque mot a un sens en bénéficiant de corrélations avec d’autres mots, situés en amont ou en aval du point où l’on se trouve dans sa lecture, qu’il s’agisse de définitions des mots utilisés dans la définition même du mot consulté ou des symboles révélateurs dans la Bible.

Et c’est justement cette particularité, le lien entre toutes les parties, qui entraîne de la part des théologiens comme des lexicographes cette quête incessante de technologies nouvelles. Ces dernières doivent en effet permettre de faire correspondre le plus rapidement possible toutes les unités corrélatives du texte.

On en tire une conclusion pratique : les Dictionnaires ou la Bible, textes condamnés à la grande diffusion, dans le cadre d’une consultation qui ne devrait jamais rester sans réponse, sont en quête permanente des meilleurs moyens d’exploitation de leur richesse intrinsèque et universelle. Qu’on ait la tête dans le ciel des mots ou bien dans les cieux religieux, il faut garder les pieds sur terre pour offrir le meilleur à travers ces grands livres.

Du rouleau de papyrus aux cahiers de parchemin…

Imaginez-vous sous l’Antiquité, avant le IIe siècle de notre ère, un rouleau à la main, constitué de quinze mètres de feuilles de papyrus collées les unes aux autres, le tout enroulé sur un bâtonnet d’ébène, et vous voilà en possession d’un livre. Comment le consulter ?

C’est impossible : on le déroule des premiers centimètres au dernier, mais on ne peut bénéficier d’une table des matières, celle-ci impliquerait en effet qu’on enroule et déroule, de manière incessante, ledit rouleau pour retrouver frénétiquement le passage recherché. Parvenir à une information précise non mémorisée dans ces conditions n’est ni aisé ni rapide. On bénéficie certes d’un rouleau de papyrus qui offre la précieuse trace écrite d’un savoir, mais le contenu n’en reste pas moins davantage à mémoriser qu’à relire, on ne parcourra pas en effet le rouleau autrement que linéairement. Ce rouleau s’appelait un volumen.

Il était bien encombrant ce volumen qui mobilisait les deux mains pour le lire, ne facilitant pas la recopie ou la prise de notes et encore moins la consultation rapide et simultanée de plusieurs ouvrages. Qu’il s’agisse d’un grand texte religieux, destiné justement à être consulté par passages, en établissant des liens, des comparaisons d’une partie de la Bible à l’autre, ou qu’il s’agisse d’un dictionnaire conçu sous forme d’articles, le volumen n’est en rien l’outil idéal.

En réalité, le mot volumen, dont on retrouve la marque étymologique dans les volutes de la fumée d’encens ou de cigarette, en fonction de cette caractéristique d’enroulement sur eux-mêmes des papyrus, nous aura seulement laissé un mot courant, s’installant dans la langue française vers 1270 : le volume qui pour le coup n’évoque plus une spirale mais un gros parallélépipède ! Nos volumes de dictionnaires, ensemble de feuilles réunies, tiennent pourtant leur nom de l’antique rouleau : le contenu l’a emporté sur la forme.

C’est entre le IIe et le IVe siècles que le codex va progressivement se substituer au peu pratique volumen. Comment se présente un codex ? Ce sont tout simplement des cahiers de feuilles de parchemin, reliés entre eux, et donc tout à fait semblables à nos livres actuels. Ce n’est pas un hasard : l’apparition du codex de parchemin est contemporaine de l’ère chrétienne. Pourquoi ? Parce que le codex permettait justement la consultation éclairée du grand texte religieux, une pagination, des renvois et des comparaisons, des index, des concordances et des tables. La Bible devenait, le codex aidant, le grand Livre et un outil premier de la foi.

De la même manière naîtront au VIIe siècle des ouvrages de consultation, par exemple les Étymologies d’Isidore de Séville, archevêque espagnol offrant une sorte d’encyclopédie composite à son pays et au roi wisigoth, en vérité commanditaire de ce grand livre du savoir qui fut trois siècles durant une référence. Puis vinrent les premiers glossaires, listes alphabétiques de mots en fin de manuscrit, et enfin les dictionnaires latin-français.

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