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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Qui furent les artisans de ce dictionnaire inachevé ? Charles Nodier (1780–1844), érudit auteur du Dictionnaire raisonné des onomatopées françoises, qui ouvrit par ailleurs la voie à Nerval et au surréalisme avec ses écrits fantastiques, Raynouard, Patin et Abel Villemain (1790–1870), ministre de l’Instruction publique et « pionnier de la littérature comparée », dixit le Petit Larousse. Tels furent les savants aventuriers de cette formidable entreprise : offrir à la langue française son premier grand dictionnaire historique. Le premier volume parut en 1847.

Où le bât a-t-il blessé ? On vient de le signaler : le désir fou et admirable, mais déraisonnable, de trop dire, l’exhaustivité. Commencé avec trop d’ambition, il ne fut jamais achevé. Qui trop embrasse…

Ami

AMI, IER s. Celuy, celle qui a de l’affection pour quelque personne, & se porte à luy rendre toutes sortes de bons offices. Il se dit principalement quand l’affection est réciproque. Il se dit aussi quelquefois, quoique l’amitié ne soit pas réciproque. […] On dit quelquefois d’une femme mariée, qu’Elle a un ami, pour faire entendre qu’elle a un amant.

Dictionnaire de l’Académie française, Première édition, 1694.

J’aime le Dictionnaire de l’Académie française, pour des raisons précises.

C’est presque original, parce qu’il est d’assez bon ton, intellectuel, depuis que l’Académie existe, de déconsidérer son dictionnaire, de le prétendre plat et dépassé. Quatre siècles que les critiques l’éreintent ou l’ignorent superbement. Qui en sourit néanmoins en tout premier ? Les Académiciens.

À Druon de rappeler par exemple, avec fatalisme, en 1986 dans la Préface à la neuvième édition, que « les doléances et les plaisanteries que suscitent les lenteurs du Dictionnaire sont presque aussi anciennes que l’Académie elle-même ».

Il est urgent alors d’exhumer les toutes premières allusions académiques à ces vénérables lenteurs, qu’il serait certes inutile de nier. Ainsi, dès 1694, en toute fin de la longue préface explicite et convaincante de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est fait appel à l’homme fort du moment : Colbert, en le métamorphosant en un « ami » du dictionnaire en cours d’élaboration. Imaginons un Premier ministre du XXIe siècle qui serait cité dans la préface d’un dictionnaire d’aujourd’hui pour justifier d’une accusation, et l’on mesurera combien les Académiciens d’alors avaient décidé de frapper fort pour tenter d’endiguer la critique récurrente des lenteurs de la rédaction du dictionnaire.

Les railleries les plus venimeuses venaient parfois des Académiciens eux-mêmes. C’est en l’occurrence à l’un des premiers membres de l’Académie française, en vérité celui-là même qui avait été l’informateur privilégié de Richelieu, François Le Métel de Boisrobert, au moment de créer l’Académie en 1635, que l’on doit une épigramme — attention, un épigramme, c’est le haut de côtelette d’un agneau… — particulièrement caustique mais si drôle qu’elle fit mouche et traversa les siècles, au point d’être systématiquement avancée dès lors qu’on veut sourire de cette lenteur :

Tous ensemble, ils ne font rien qui vaille. Depuis dix ans dessus l’F on travaille, Et le destin m’auroit fort obligé S’il m’avoit dit : Tu vivras jusqu’au G.

Voilà qui fait assurément sourire, aucun Immortel au demeurant ne pouvant être assuré de parcourir tout l’alphabet… Et qui exigeait une riposte. Elle vint dans la préface du Dictionnaire, en mettant en scène Colbert, se rendant impromptu à l’Académie française et participant ainsi, au débotté, à un débat sur un article bien choisi par le destin : Amy… Comment alors rendre le ministre de Louis XIV et par ailleurs fondateur de l’Académie des sciences, en 1866, à la fois complice de cette lenteur et propre à disculper l’Académie française ?

Rien de mieux tout d’abord que d’en faire le témoin innocent du travail académique. Dans l’orthographe et la ponctuation du XVIIe siècle — on notera à cet égard une belle évolution —, le voici donc innocemment introduit au cœur du travail lexicographique des Quarante. « Monsieur Colbert qui estoit de l’Académie, et qui desiroit fort de voir le Dictionnaire achevé, estant persuadé comme l’ont esté les plus sages Politiques, que ce qui sert à former l’Eloquence contribue beaucoup à la gloire d’une Nation ; Peu de temps après qu’il eut esté receu dans cette Compagnie, il y vint sans qu’on l’y atendist, pour estre tesmoin de la maniere dont on travailloit. »

Sans épiloguer sur une assiduité très en défaut, le hasard fit si bien qu’« il y arriva lors qu’on revoyoit le mot Amy, et comme il falloit avant toutes choses regler la définition de ce mot, il vit combien il s’esleva de difficultez avant que d’en convenir ».

En réalité, ce qui suit est à bien méditer parce que, de fait, ce dictionnaire volontiers décrié, eut pour amis au XVIIIe siècle, et donc au Siècle des lumières et de la raison, les philosophes, qu’il s’agisse de Diderot, de Voltaire ou de D’Alembert, ce dernier dirigeant d’ailleurs la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie. La raison en était simple : les philosophes appréciaient hautement la qualité logique des définitions. Or, au cours de la visite de Colbert, inconsciemment, les Académiciens offraient un assez bel exemple du travail définitoire difficile qui est le leur, dès lors qu’on souhaite répondre à l’exigeante logique : « On demanda si le mot d’Amy supposoit une Amitié reciproque ; c’est-à-dire, si un homme pouvoit estre appelé l’AMY d’un autre qui n’auroit pas les mesmes sentimens pour luy. » En somme, je suis votre ami, et pour vous, suis-je votre ami ?

Un peu plus haut dans cette préface, sans faire référence à l’« ami » Colbert, l’Académie à son insu révèle une des raisons de la méprise dont elle a été et reste toujours l’objet : le fait qu’elle s’intéresse prioritairement à la définition des mots en usage, sans privilégier les mots rares, les vieux mots, les mots techniques. D’abord la langue de tous, qu’on croit bien connaître. À tort évidemment.

« C’est dans cet Estat où la Langue Françoise se trouve aujourd’huy qu’a esté composé ce Dictionnaire ; et pour la representer dans ce mesme estat, l’Académie a jugé qu’elle ne devoit pas y mettre les vieux mots qui sont entierement hors d’usage, ni les termes des Arts et des Sciences qui entrent rarement dans le Discours ; Elle s’est retranchée à la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, et telle que les Orateurs et les Poëtes l’employent ; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la noblesse et à l’Elegance du discours. »

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