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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Dans les années 1980, il lança un mot : la lexiculture. Il rayonna immédiatement et je le pris en ce qui me concerne comme un maître-mot. De quoi s’agit-il ?

Un écureuil !

Imaginez cette scène vécue au Québec : je me trouve dans le jardin de mon amie Monique Cormier, alors vice-présidente de l’université. Sur le fil électrique qui passe d’un jardinet à l’autre court un écureuil, animal habile et vif s’il en est. L’Européen que je suis est charmé. Monique fait la grimace. Je ne comprends pas. Le mot est le même, écureuil, l’animal est identique, mais l’impression qu’il procure outre-Atlantique n’est pas la même. C’est un rat de grenier, un nuisible, alors qu’à mes yeux français c’est l’image même de la vivacité et de la fraîcheur. Mieux. Si je dis à un mien cousin, t’es bien dépensier, tu n’as rien d’un écureuil. Pas besoin de commentaire. L’écureuil de la Caisse d’épargne est là pour symboliser les noisettes, les petits sous, mis de côté de manière prévoyante. Eh bien voilà une image qui n’est en rien comprise dans les pays francophones où la Caisse d’épargne n’a pas fait souche. Nous sommes là très clairement en territoire lexiculturel. Même mot, mais contexte différent et sens différent d’un espace linguistique à l’autre.

La définition du dictionnaire est de fait parfois trompeuse pour l’étranger qui apprend notre langue. Peu de dictionnaires, aucun à dire vrai, ne présente l’essentiel quant à l’écureuil, on se contente du « petit mammifère, au pelage généralement roux, à la queue longue et en panache, qui vit dans les bois » pour le Petit Robert et pour le Petit Larousse infiniment plus complet, du « mammifère rongeur arboricole » de la famille des « sciuridés » en y ajoutant l’écureuil volant. Rien sur la Caisse d’épargne. Pourtant, à la question posée à n’importe quel Français : « À quoi vous fait penser un écureuil ? » Pas besoin de publicité, la réponse sera : « À la Caisse d’épargne. »

Et le muguet ? Au 1er mai bien sûr. Peut-on d’ailleurs acheter du muguet le 15 avril ou le 15 mai ? C’est difficile. Définition du Petit Larousse illustré : « 1. Plante des sous-bois de l’hémisphère Nord tempéré, à petites fleurs blanches d’une odeur douce et agréable qui fleurit en mai (Genre Convallaria ; famille des liliacées.) » Indiscutable, et qui plus est on apprend beaucoup de choses. Robert Galisson appelle cela une définition savante. Et puis second sens du mot : « Médecine. Candidose de la muqueuse buccale, formant des plaques blanches. » Le charme est rompu, mais on est encore plus savant. Cependant, l’étudiant chinois, congolais, finlandais ou australien qui apprend la langue française, et ce faisant la civilisation qui y correspond, ne comprendra rien, même armé de force dictionnaires au propos qui suit : « C’est un homme à ne même pas offrir à sa femme un brin de muguet le 1er mai… » Pourquoi est-ce un goujat ? Pourquoi le 1er mai ? Pourquoi du muguet ? Pas de réponse dans les dictionnaires.

Et l’accordéon ? « Instrument de musique portatif, à touches ou à boutons, dont les anches de métal sont mises en vibration par un soufflet », est-il affirmé judicieusement dans un dictionnaire. Quelle belle définition. Mais où est Yvette Horner ? Où est le bal du 14 Juillet ? Le tango, la valse ? Pour un Américain de la Louisiane, l’accordéon reste d’abord un instrument de musique cajun. Il ignore tout du bal populaire. Or, pour un Français, c’est la première association d’idée qui lui vient à l’esprit.

Dans le même ordre d’esprit, au moment où était très discuté le texte de la Constitution européenne, conçu par Giscard d’Estaing, le facétieux Plantu offrait dans Le Monde un dessin humoristique où l’on voyait l’ancien président jouer de l’accordéon. Pourquoi joue-t-il de l’accordéon, demande un étudiant coréen ? Il faut alors lui expliquer que, pour tous les Français en âge de suivre les élections qui ont conduit Giscard d’Estaing a être élu président de la République, le souvenir reste encore présent du fait que les journalistes avaient fait des gorges chaudes de ce jeune candidat ne répugnant pas à jouer de l’accordéon pendant la campagne électorale, ce qui tranchait avec son physique aristocratique. Aussi, quelques décennies plus tard, à la question : à quel homme politique vous fait penser l’accordéon ? Il y a encore 80 % des plus de cinquante ans qui répondent : Giscard d’Estaing.

À quoi vous fait donc penser l’accordéon ? Au bal populaire, au 14 Juillet et à Giscard d’Estaing, voilà le résultat des enquêtes. Aucun dictionnaire ne signale tout cela. Il y a encore des types de dictionnaires à écrire…

Loup

À quarante ans, les uns se font aigus, les autres fades : d’autres tournent au porc, moi je me fais loup. Je dis non, je rôde et je me maintiens inattaquable dans les grands bois enneigés.

Sainte-Beuve, Correspondance à Mme Olivier, 1844.
Un animal ravissant

Je fus amené à donner en Bretagne une conférence sur le loup dans les dictionnaires. Il n’y eut pas à chercher longtemps pour être surpris et s’enthousiasmer.

La lecture du dictionnaire d’épithètes de Maurice de La Porte en 1571 fut effectivement immédiatement éloquente : « Loup. Ravissant. […], engouleur ou engloutisseur, ennemi de la brebis, nuital, caverneus… » Ravissant ? Certes, le loup muni de dentelles qu’une jeune femme peut porter sur les yeux peut sans doute être ravissant, mais il est bien question ici du loup « ennemi de la brebis », sachant être nocturne, nuital, et hanter les cavernes, caverneux. En fait, il s’agit d’un loup « ravisseur », qui emporte ses proies, qui les ravit, et c’est bien le premier sens du verbe ravir, « enlever », initialement vers le ciel. Une allusion est ainsi indirectement faite également aux textes religieux, dans lesquels les « loups ravissants » représentaient les scélérats pouvant prendre l’apparence d’un prêcheur.

C’est aussi avec le plus grand sérieux que Maurice de La Porte se fait le porte-parole des croyances d’alors en ajoutant qu’« on dit que ceste beste a un poil en la queue qui sert à l’amour, et que quand elle se sent prise, elle le jette là, et que néanmoins il n’en a point de vertu si on ne l’arrache pendant qu’elle est en vie ». À bon entendeur bon poil.

Plus d’un siècle plus tard, l’imaginaire n’a pas disparu. Dans le Dictionnaire françois (1680), premier dictionnaire monolingue, Richelet affirme sans hésiter que « le loup a les yeux bleus & étincelants », ce qui n’arrive pour ainsi dire jamais, et que « sa cervelle, à ce qu’on dit, croît et décroît selon le cours de la lune ».

À travers siècles et pays

À travers un mot, parcourir l’ensemble des dictionnaires de la Renaissance à aujourd’hui fait presque invariablement découvrir des représentations disparues : c’est assurément le sel des dictionnaires d’hier que de mieux comprendre les textes des époques concernées. Il n’est pas rare au reste que pour un mot ou une expression ayant perduré dans sa forme, dans une orthographe identique, depuis la Renaissance, on continue en lisant des textes d’hier de lui donner le sens d’aujourd’hui, ce qui est source d’erreur : je viens « tout à l’heure », au XVIIe siècle, signifiait je viens « tout de suite »…

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