Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
Mais si peu perspicace qu’il fût, l’ancien chantre avait fort judicieusement fait cette remarque que son ancien patron, s’il avait été au fait de cette désertion, aurait commencé par le rosser sans plus attendre, et il en avait conclu, non sans raison, que s’il ne l’avait pas fait, c’est qu’il l’ignorait. Aussi, voyant que Belgodère ne relevait sa phrase par aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il avec plus d’assurance:
– Nous avons erré plusieurs jours autour de l’auberge et ne vous voyant pas revenir, pensant que pour des raisons… excellentes sans doute… vous aviez décidé de nous quitter… comme il nous fallait vivre quand même, nous nous sommes mis en quête d’un autre maître qui… en attendant votre retour… voulût bien nous donner le gîte et la pitance…
– Bref, dit Belgodère, vous m’avez abandonné… Et ce nouveau maître que vous cherchez, l’avez-vous trouvé?…
– Nous avons eu cette fortune inouïe.
– Ah! ah! fit narquoisement le bohémien, il est donc vrai que la chance favorise les sacripants de ton espèce. Enfin!… Et comment se nomme ce nouveau maître que vous avez eu la bonne fortune de rencontrer!…
Ici Croasse eut un instant la velléité de nommer Pardaillan, mais le désir légitime qu’il avait d’éblouir par sa nouvelle position fit qu’il donna la préférence au duc, dont le titre était autrement pompeux et imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi répondit-il avec orgueil, en se rengorgeant:
– C’est monseigneur le duc d’Angoulême!…
Belgodère bondit, et n’en pouvant croire ses oreilles s’exclama:
– Tu dis?…
– Je dis monseigneur le duc d’Angoulême, répéta complaisamment Croasse, qui pensait avoir abasourdi son interlocuteur.
– Peste!… fit le bohémien qui réfléchissait profondément, mes compliments… Il est honorable pour moi d’être remplacé par un duc… un fils de roi… Mes compliments, monsieur Croasse.
Croasse, qui n’entendait pas malice, se gonflait démesurément et oubliait presque le gourdin, cependant toujours aux mains du comédien. Celui-ci, toujours ironique, reprenait:
– Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontré si inopinément, monsieur Croasse.
– Ah! voilà, dit M. Croasse, qui devant cette considération soudaine qu’on lui témoignait, reprenait de plus en plus son aplomb et oubliait de plus en plus aussi la raclée en expectative, voilà… Il paraît que mon jeune maître – à ce que j’ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations surprises de-ci de-là – mon jeune maître est amoureux…
– Oui da!
– D’une jeune fille qui a disparu soudainement.
– Est-ce possible!… fit Belgodère en serrant nerveusement son bâton, geste inquiétant, qui n’eût pas échappé à l’œil perspicace de maître Croasse l’instant d’avant, mais qui passa inaperçu tant l’ancien chantre se croyait maintenant digne de respect, et par conséquent à l’abri de la correction promise.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, reprit-il d’un air très digne.
– Continuez, monsieur Croasse, votre récit est d’un intérêt palpitant.
Encouragé par ces louanges d’autant plus flatteuses qu’il y était moins habitué de la part de ce maître qu’il sentait décidément fasciné, ébloui, maté, Croasse, de sa voix caverneuse, reprit:
– Or il y a, paraît-il, dans ce couvent une bohémienne… Belgodère tressaillit.
– Une bohémienne qui prédit l’avenir d’une façon miraculeuse… Mon jeune maître, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter, pensant qu’elle pourrait lui dire, peut-être, ce qu’est devenue la jeune fille… une noble demoiselle, belle comme le jour… dont il est amoureux.
– En sorte que c’est pour consulter cette bohémienne… qui se trouve dans un couvent… que le duc d’Angoulême est venu ici? C’est très remarquable!… Mais vous? Comment vous ai-je trouvé devant cette palissade… que vous aviez escaladée?…
Croasse toussa légèrement, ce qui produisit un bruit semblable à celui de deux chaudrons fêlés qu’on heurterait violemment.
– Moi? dit-il, j’avais été laissé dans le jardin… seul… et comme j’avais aperçu des figures… qui ne m’inspiraient aucune confiance… j’avais résolu de passer de ce côté-ci de la palissade… pour mieux surveiller ces figures suspectes…
– Oui da!… en sorte qu’au service de votre nouveau maître vous seriez devenu brave… Mais si cela continue, vous deviendrez la perfection même…
– Peuh!… fit modestement Croasse, vous m’avez toujours un peu méconnu…
– Ah! sacripant! éclata soudain le bohémien, qui saisit incontinent Croasse stupéfait au collet et laissa retomber à bras raccourcis son bâton sur sa squelettique échine, ah! scélérat! gibier de potence!… tu te moques de moi, je crois… Tiens! tiens! me prends-tu pour un imbécile comme toi?
Tout en parlant, Belgodère frappait à tour de bras. D’abord saisi d’étonnement. Croasse s’était laissé choir sur le sol en gémissant:
– Ah! misère de moi!… cela devait m’arriver… Jésus Seigneur!… je suis mort…
Puis les gémissements s’étaient haussés d’un ton et enfin s’étaient changés en hurlements qui déchiraient l’air chaque fois que le terrible bâton tombait sur ses épaules. Enfin le malheureux s’était relevé, fuyant son bourreau qui le poursuivait, le bâton levé, à travers la pièce, ne lui ménageant pas plus les injures que les coups, et la voix douloureusement lamentable du supplicié hurlait:
– Grâce!… Miséricorde!…
Finalement, s’étant rendu compte du néant de ses tentatives de fuite, il s’aplatit à terre en geignant:
– C’est fini!… je suis mort!…
– Debout, chien! cria le bohémien en le frappant du pied, debout et écoute…
Toujours geignant et pleurant, Croasse se redressa péniblement et attendit.
– Ah! tu es venu m’espionner ici!… Ah! ton scélérat de maître veut enlever Violetta… Eh bien, écoute: Je vais sortir… sois tranquille, tu seras soigneusement enfermé ici… avec Violetta… je reviens dans un instant… si je ne retrouve pas Violetta ici… si quelqu’un s’est approché de la palissade… je t’arrache la langue et t’en frotte ton bec de corbeau avec (Croasse se sentit défaillir)… je te crève les yeux et je te coule du plomb fondu à la place (Croasse verdit)… enfin je te fais rôtir à petit feu et je te force à manger ta propre chair (Croasse s’évanouit tout à fait)…
Voyant cela Belgodère ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit chez l’abbesse Claudine de Beauvilliers, à qui il raconta tout ce qu’il savait ou devinait. Celle-ci se chargea d’aviser séance tenante la princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu’elle jugerait utiles, cependant que Belgodère regagnait promptement la maisonnette où il retrouvait tout comme il l’avait laissé, avec cette différence que Croasse, étant revenu à lui claquait des dents de frayeur dans un coin où il s’était blotti, ce qui ne l’empêcha pas de pousser un hurlement à la seule vue du terrible Belgodère et de dire en joignant les mains:
– Grâce! maître… je ferai ce que vous voudrez!
XXVII LES AMANTS
Le prince Farnèse en reconnaissant Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma, avait eu la violente impression d’être ramené de seize ans en arrière.
Léonore avait à peine changé. Si l’éclat de la jeunesse avait disparu de ce visage pétrifié, la fièvre des yeux agrandis, la flamme étrange de ce regard, les lignes demeurées très pures, la splendeur des cheveux dénoués en un flot d’or, lui conservaient une beauté fatale. Le cardinal avait vieilli. Léonore était restée ce qu’elle était jadis.