Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Vous voulez parler à la bohémienne? dit-elle.
– Nous sommes venus pour cela.
– Eh bien, vous voyez ce vieux pavillon, là-bas, près de la brèche?… Elle y est en ce moment: je l’ai vue y entrer. Allez, et que Dieu vous conduise, mon jeune seigneur…
Pardaillan et Charles n’en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en toute hâte vers le pavillon signalé.
– Voyons? demanda sœur Philomène.
Mariange ouvrit la bourse et dit:
– Nous avons de quoi vivre trois mois, ma sœur. Trois mois de prières et de béatitudes sans travailler la terre!
– C’est le ciel qui récompense ma vertu, dit sœur Philomène.
Et jetant l’une sa bêche, l’autre sa serpe, elles rentrèrent dans l’intérieur du couvent. Il y avait entre ces deux femmes une sorte d’association: elles avaient mis en commun le gain et le dommage – et surtout leur misère, mais Mariange, rusée finaude et matoise, trouvait toujours à manger là où sa compagne mourait de faim; comme dans toutes les associations possibles, l’une des deux parties était sacrifiée, l’autre s’engraissait à ses dépens. Mariange, donc, parvenue dans le réduit où deux mauvaises paillasses servaient de couchettes aux deux religieuses, s’accroupit, versa dans son giron le contenu de la bourse et se mit à compter à doigts tremblants. C’était une fortune!
Et déjà la matoise cherchait le moyen de frustrer sa compagne de la part qui en toute justice eût dû lui revenir. Mais Philomène, moins pratique, allait et venait, songeant à ces étrangers et surtout à quelqu’un dont la noble prestance l’avait vivement frappée et qu’elle n’avait cessé d’examiner du coin de l’œil. Ce quelqu’un, c’était le magnifique Croasse. Elle maugréait, grommelait, et enfin, n’y tenant plus:
– Je suis curieuse, oui! curieuse comme une pie, puisse le Seigneur me le pardonner! Il faut que je sache ce que ces gens sont venus faire!
– Courez-y, dit sœur Mariange. En cas pareil, la curiosité est un devoir.
Philomène ne se le fit pas répéter et, rapidement, se dirigea vers le vieux pavillon, tandis que Mariange s’empressait d’enfouir la précieuse bourse dans une cachette…
XXV L’ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN
Pendant que Charles et Pardaillan pénétraient dans le vieux pavillon, les deux laquais, c’est-à-dire Picouic et Croasse, demeuraient au dehors en sentinelles. Le premier avait été posté au pied de la brèche. Le second devait rester à l’entrée même du pavillon.
Croasse qui, bien à contre-cœur, était passé foudre de guerre, commença par jeter tout autour de lui un regard menaçant. Et il mit la dague à la main. Il appuya cette contenance belliqueuse d’un «hem!» sonore ou plutôt caverneux.
Ce coup de voix creuse, ce regard étincelant et cette exhibition de dague étaient pour inspirer un salutaire respect aux innombrables ennemis dont il était convaincu que le couvent était rempli, et qui, dans son idée, lui en voulaient spécialement à cause de l’affaire de la chapelle Saint-Roch. Car Croasse n’avait jamais menti sciemment en racontant la terrible, mais imaginaire bataille de la chapelle. Les adversaires qu’il avait assommés avec un escabeau, il les avait réellement vus – dans son imagination, il est vrai. Il n’y avait pas en lui de mensonge. Il s’était bien battu, il en avait bien tué des douzaines: personnages fictifs créés de toute pièce par la peur… Mais que de récits historiques ont eu la même origine!
Donc, Croasse était parfaitement sincère en se figurant que le duc de Guise avait juré sa perte, et avait dû aposter contre lui des bandes d’assassins. Cependant, ayant constaté que le potager, en fait d’assassins et d’ennemis, ne présentait à ses regards que de modestes herbages légumineux, il commença à se dire que le moment d’une nouvelle bataille n’était sans doute pas arrivé. Il éteignit donc le feu de son regard, et tout doucement rengaina sa dague, en murmurant:
– Je les verrai bien toujours venir.
En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s’exposer inutilement, il quitta à petits pas le poste où il avait été mis en surveillance et se dirigea vers un hangar où étaient remisés les ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de même. Or, juste comme il allait atteindre le hangar et s’y terrer, une ombre parut. Croasse bondit et dit:
– Les voici!…
Ce n’était pas l’ennemi: c’était sœur Philomène.
– Arrêtez, pour l’amour de Dieu, s’écria-t-elle en voyant Croasse tirer un pistolet de sa ceinture.
Croasse, voyant qu’il n’avait affaire qu’à une femme déjà âgée et paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet à sa place. Et ayant constaté la terreur que son geste avait inspirée à cette femme, il commença à prendre lui-même une opinion exorbitante, bien que, dans le fond, il regrettât amèrement sa bravoure. Cependant sœur Philomène avait joint les mains avec admiration:
– Comme vous devez être brave! dit-elle.
– Malheur à moi! songea Croasse. Cela se voit donc?… Que me voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.
L’effet non pas de la question mais de la voix fut tel que Croasse en demeura saisi de stupeur.
– Oh! la belle voix! s’écria Philomène avec une admiration croissante.
– J’ai été chantre, dit modestement Croasse.
– Chantre! Mais vous êtes d’église, alors? palpita Philomène.
– Je l’ai été, ou presque. Maintenant, je suis homme de guerre.
– Un chantre! répéta Philomène. J’ai toute ma vie souhaité de connaître un chantre, de voir de près et de toucher un chantre. Mais j’avoue que je n’ai jamais rêvé un chantre aussi grand…
– Le fait est que je dépasse six pieds en hauteur, dit Croasse toujours avec modestie.
– Et qui eût une voix aussi magnifique!
– Je donnais sans difficulté les plus basses notes du plain-chant.
– Oh! soupira Philomène, comme vous avez dû être admiré lorsque vous chantiez au lutrin! Vous avez dû en faire des conquêtes, en ce temps-là!… Où chantiez-vous?
– À Saint-Magloire.
– Belle paroisse et bien fréquentée de jeunes et belles dames…
Croasse retroussa ses moustaches et tâcha de leur faire prendre un pli conquérant.
– Il est certain, dit-il, qu’il n’a tenu qu’à moi, à cette époque d’être un grand bourreau de cœurs. À telles enseignes que la servante du bedeau elle-même me dit un jour en termes formels: «Monsieur Croasse, si vous n’aviez pas des jambes de héron, des bras comme des échalas de vigne, un nez aussi miraculeux et une tête à donner le mauvais rêve, certainement vous seriez un bel homme…»
– Ainsi, vous vous appelez M. Croasse?
– Oui: Croasse…
– Quelle voix! Quelle voix! dit Philomène. Un beau nom, foi de Philomène.
– Ah! Vous vous appelez Philomène?… Or ça, reprit tout à coup Croasse en devenant méchant, pourquoi toutes ces questions? et que me voulez-vous?
Philomène demeura interloquée. Elle n’avait pas prévu cette question si simple. Au fait, que voulait-elle?… Qu’était-elle venue chercher auprès de Croasse?… Hélas! Elle le savait à peine; ou, plutôt, elle ne le savait pas du tout.
Philomène – sœur Philomène – vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle avait quarante-cinq ans, et paraissait dix ans de plus; elle avait toujours été trop laide pour tomber dans le péché. En réalité, elle avait toujours enragé de ne pouvoir commettre le détestable péché, objet de ses récriminations et de ses imprécations quotidiennes.