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L'homme des jeux [The Player of Games - fr]

Электронная книга - «L'homme des jeux [The Player of Games - fr]». Краткое содержание книги:

Gurgeh est l’un des plus célèbres joueurs de jeux que la Culture ait jamais connu. Il joue, gagne, enseigne, théorise. La Culture est une immense société galactique, pacifiste, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique. Elle est composée d’humains, d’Intelligences Artificielles et d’espèces étrangères qui ont accepté ses valeurs. Elle cultive les loisirs et les jeux qui ont le statut d’un art majeur.
Le Contact, service de la Culture spécialisé dans l’évaluation et l’infiltration de civilisations étrangères nouvellement découvertes, considère l’Empire d’Azad, terrifiant de puissance et de cruauté, comme un danger potentiel. L’Empire repose, historiquement, sur un jeu infiniment complexe dont le gagnant devient Empereur.
Si bien que Gurgeh, contre son gré, manipulé mais fasciné par le défi, se retrouve à cent mille années-lumière de sa confortable demeure, devenu un pion des IA qui régissent la Culture et lancé dans le formidable jeu d’Azad.
Avec la série de la Culture, Iain Banks renouvelle avec panache et humour l’aventure spatiale. Comme dans L’usage des armes, il construit une société d’envergure galactique, bigarrée, baroque et attachante qui deviendra une référence dans l’histoire des futurs.
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« Veuillez mettre ceci, je vous prie. »

Gurgeh enfila la pèlerine par-dessus son harnais. Flère-Imsaho lui rabattit la capuche sur la tête et l’attacha de manière qu’elle masque son visage sur les côtés, et de face qu’elle le plonge dans l’ombre. Le tissu épais de la pèlerine dissimulait le harnais. L’éclairage du compartiment faiblit puis s’éteignit, et Gurgeh entendit quelque chose bouger juste au-dessus de sa tête. Il leva les yeux et vit se découper un carré d’étoiles indistinctes.

« C’est moi qui contrôlerai votre harnais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient », fit tout bas le drone.

Gurgeh opina. Il fut prestement soulevé et s’enfonça dans la nuit. Il ne se sentit pas retomber, comme il s’y était attendu, mais au contraire continua de s’élever dans la tiédeur parfumée de la ville. La pèlerine voletait paisiblement autour de lui ; la ville était un tourbillon de lumières, une plaine apparemment infinie de scintillements épars. Quant au drone, minuscule tache d’ombre immobile, il flottait à hauteur de son épaule.

Ils survolèrent la ville, puis des routes, des fleuves, de hauts immeubles et des dômes, des lumières disposées en rubans, en amas ou encore en tours entières, des masses vaporeuses qui dérivaient en recouvrant momentanément les ténèbres et le feu, des gratte-ciel élancés incendiés de reflets et parcourus d’éclairs, des étendues d’eau frémissante et noire, et de vastes parcs obscurs, pelouses piquées d’arbres. Au bout d’un moment, ils amorcèrent leur descente.

Ils atterrirent dans un endroit où les lumières étaient relativement rares, après s’être laissé tomber entre deux immeubles sans fenêtre à la façade sombre. Les pieds de Gurgeh se posèrent sur la terre d’une allée.

« Excusez-moi, fit le drone. (Il se glissa sous la capuche et vint se tenir près de son oreille gauche.) Allez-y », reprit-il.

Gurgeh se mit en marche et descendit l’allée. Il trébucha sur un objet mou, et sut avant même de le retourner qu’il s’agissait d’un corps. Il examina de plus près le paquet de haillons, qui remua faiblement. L’individu était pelotonné sous un tas de couvertures en lambeaux, la tête reposant sur un sac d’une saleté repoussante. Gurgeh n’aurait su dire à quel sexe il appartenait ; ses guenilles n’en donnaient aucune indication.

« Chut ! intervint le drone au moment où Gurgeh ouvrait la bouche pour parler. C’est un de ces « bons à rien » dont parlait Péquil, ces gens qui ont dû abandonner leur terre. Celui-ci a bu ; cela explique en partie l’odeur. À part cela, cette puanteur lui appartient en propre. »

Ce fut à ce moment-là seulement que Gurgeh capta les relents fétides que dégageait le mâle endormi. Il manqua de s’étrangler.

« Laissez-le », dit Flère-Imsaho.

Ils arrivèrent au bout de l’allée. Gurgeh dut enjamber deux autres dormeurs. Ils se retrouvèrent dans une rue mal éclairée où flottaient ce qui devait être des odeurs de cuisson. On distinguait quelques personnes.

« Courbez-vous un peu, conseilla le drone. Dans cette tenue, vous passerez pour un disciple minan, mais gardez bien la capuche sur la tête, et ne vous tenez jamais droit. »

Gurgeh fit ce qu’on lui demandait.

En remontant la rue sous la faible lumière granuleuse et vacillante de sporadiques réverbères monochromes, il passa devant un individu adossé à un mur, qu’il prit pour un ivrogne de plus. C’était un apical ; il avait du sang entre les jambes, et un sombre filet séché partait de sa tête. Gurgeh s’arrêta.

« Inutile, fit la petite voix. Il est mourant. Probablement une bagarre. La police ne vient pas très souvent par ici. En plus, comme on lui a manifestement pris tout ce qu’il avait, les gens n’appelleront pas l’assistance médicale : il faudrait qu’ils la paient de leur poche. »

Gurgeh jeta un regard alentour, mais ne vit personne. Les paupières de l’apical frémirent brièvement, comme s’il voulait ouvrir les yeux.

Puis le frémissement cessa.

« C’est fini », fit doucement Flère-Imsaho.

Gurgeh se remit en marche. Des cris s’échappaient d’un immeuble d’habitation sinistre, de l’autre côté de la rue.

« Ce n’est qu’un apical qui bat sa femme. Savez-vous que pendant des millénaires on a cru que les femelles n’avaient aucune incidence sur le patrimoine génétique des enfants qu’elles mettaient au monde ? Ici, ils ne connaissent la vérité que depuis cinq cents ans ; une espèce d’ADN viral altérant les gènes qui viennent féconder la femme. Quoi qu’il en soit, aux termes de la loi les femmes ne sont que des biens mobiliers. Les apicaux coupables de meurtre sur la personne d’une femme encourent une peine d’un an de travaux forcés. Une femme qui assassine un apical est torturée à mort pendant des jours entiers. Peine capitale par administration de Substances Chimiques. On dit que c’est la pire. Continuez à marcher. »

Ils parvinrent au croisement d’une rue plus animée. Au coin se tenait un mâle qui criait dans un dialecte que Gurgeh ne comprit pas.

« Il vend des billets pour une exécution, expliqua le drone. (Gurgeh haussa les sourcils et tourna imperceptiblement la tête de côté.) Je ne plaisante pas », reprit Flère-Imsaho.

Gurgeh ne put s’empêcher de secouer la tête.

Il y avait un attroupement au beau milieu de la chaussée. Les véhicules (pour une moitié seulement à moteur, le reste se composant de voitures à bras) étaient obligés de monter sur le trottoir. Gurgeh se dirigea vers les derniers rangs du groupe en songeant que sa grande taille lui permettrait de voir ce qui se passait, mais il se rendit compte qu’on lui faisait naturellement place, et qu’on l’attirait vers le centre du groupe.

Plusieurs jeunes apicaux s’acharnaient sur un vieux mâle à terre. Gurgeh ne connaissait pas leur uniforme, mais sut instinctivement qu’il n’avait rien d’officiel. Ils criblaient le vieil homme de coups de pied avec une espèce de sauvagerie posée, comme s’ils participaient à un ballet dont les membres rivalisaient entre eux, comme si on les jugeait non seulement sur le résultat esthétique de cette chorégraphie de douleur, mais aussi sur la souffrance brute et les blessures qu’ils infligeaient.

« Vous pensez peut-être que c’est une mise en scène, fit Flère-Imsaho à voix basse. Eh bien, il n’en est rien. Et les spectateurs n’ont pas non plus payé leur place. Voilà simplement un vieux bonhomme en train de se faire rosser, sans doute sans raison particulière, et tout autour des gens qui préfèrent regarder plutôt qu’intervenir. »

Tandis que le drone parlait, Gurgeh se rendit compte qu’il avait atteint le premier rang. Deux des jeunes apicaux levèrent les yeux sur lui.

Gurgeh se demanda sans émotion aucune ce qui allait se passer. Les deux jeunes gens lui crièrent quelque chose, puis se retournèrent vers les autres en le montrant du doigt. Il y en avait six en tout. Ils s’immobilisèrent – sans prêter attention au mâle gémissant qui gisait par terre derrière eux – et regardèrent fixement Gurgeh. L’un d’eux, le plus grand, défit une fermeture sur son pantalon serré couvert de décorations métalliques ; il en sortit un vagin flaccide en position inversée et, avec un grand sourire, le tendit vers Gurgeh avant de se retourner et de l’agiter en direction des autres spectateurs.

Il n’y eut rien de plus. Les jeunes apicaux vêtus de façon identique regardèrent quelques instants l’assemblée sans se départir de leur sourire, puis s’éloignèrent sans plus de cérémonie ; l’un après l’autre ils marchèrent comme par inadvertance sur la tête du vieux recroquevillé au sol.

Les gens se dispersèrent. Le vieil homme resta couché au milieu de la rue, couvert de sang. Une esquille grisâtre pointait à travers la manche de son manteau en loques, et ses dents étaient éparpillées près de sa tête, sur le revêtement de la chaussée. Une de ses jambes formait un angle bizarre et le pied inerte était tourné vers l’extérieur.

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