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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Allez, maman n'est pas mechante, et elle a raison au fond: les enfants, ce n'est pas drole!

Elle avait referme la porte, elle debarrassait la table des verres qui trainaient encore. L'etroite piece, ou la lampe charbonnait, etait toute tiede de la petite fete de famille. Lilitte continuait a dormir sur un coin de la toile ciree.

-Je vais aller me coucher, murmura Octave.

Et il s'assit, trouvant la un bien-etre.

-Tiens! vous vous couchez deja! reprit la jeune femme. Ca ne vous arrive pas souvent, d'etre si range. Vous avez donc quelque chose a faire de bonne heure, demain?

-Mais non, repondit-il. J'ai sommeil, voila tout.... Oh! je puis bien vous donner dix minutes.

La pensee de Berthe lui etait venue. Elle ne monterait qu'a minuit et demi: il avait le temps. Et cette pensee, l'espoir de la posseder toute une nuit, dont il brulait depuis des semaines, ne retentissait plus a grands coups dans sa chair. Sa fievre de la journee, le tourment de son desir comptant les minutes, evoquant la continuelle image du bonheur prochain, tombaient sous la fatigue de l'attente.

-Voulez-vous encore un petit verre de cognac? demanda Marie.

-Mon Dieu! je veux bien.

Il pensait que cela le ragaillardirait. Quand elle l'eut debarrasse du verre, il lui saisit les mains, les garda, tandis qu'elle souriait, sans crainte aucune. Il la trouvait charmante, dans sa paleur de femme endolorie. Toute la tendresse sourde dont il se sentait envahi de nouveau, montait avec une brusque violence, jusqu'a sa gorge, jusqu'a ses levres. Il l'avait un soir rendue au mari, apres lui avoir mis au front un baiser de pere, et c'etait maintenant un besoin de la reprendre, un desir immediat et aigu, dans lequel le desir de Berthe se noyait, s'evanouissait, comme trop lointain.

-Vous n'avez donc pas peur, aujourd'hui? demanda-t-il, en lui serrant les mains plus fort.

-Non, puisque c'est impossible desormais.... Oh! nous restons toujours bons amis!

Et elle fit entendre qu'elle savait tout. Saturnin avait du parler. D'ailleurs, les nuits ou Octave recevait une certaine personne, elle s'en apercevait bien. Comme il blemissait d'inquietude, elle le rassura vite: jamais elle ne dirait rien a personne, elle n'etait pas en colere, elle lui souhaitait au contraire beaucoup de felicite.

-Voyons, repetait-elle, puisque je suis mariee, je ne puis vous en vouloir.

Il l'avait assise sur ses genoux, il lui cria:

-Mais c'est toi que j'aime!

Et il disait vrai, il n'aimait qu'elle en ce moment, d'une passion absolue, infinie. Toute sa nouvelle liaison, les deux mois passes a en desirer une autre, avaient disparu. Il se revoyait dans cette etroite piece, venant baiser Marie sur le cou, derriere le dos de Jules, la trouvant a chaque heure complaisante, avec sa douceur passive. C'etait le bonheur, comment avait-il pu dedaigner cela? Un regret lui brisait le coeur. Il la voulait encore, et s'il ne l'avait plus, il sentait bien qu'il serait eternellement malheureux.

-Laissez-moi, murmurait-elle, en tachant de se degager. Vous n'etes pas raisonnable, vous allez me faire de la peine.... Maintenant que vous en aimez une autre, a quoi bon me tourmenter encore?

Elle se defendait ainsi de son air doux et las, repugnant simplement a des choses qui ne l'amusaient guere. Mais il devenait fou, il la serrait davantage, il baisait sa gorge a travers l'etoffe rude de sa robe de laine.

-C'est toi que j'aime, tu ne peux comprendre.... Tiens! sur ce que j'ai de plus sacre, je ne mens pas. Ouvre-moi donc le coeur pour voir.... Oh! je t'en prie, sois gentille! Encore cette fois, et puis jamais, jamais, si tu l'exiges! Aujourd'hui, vois-tu, tu me ferais trop de peine, j'en mourrais.

Alors, Marie fut sans force, paralysee par cette volonte d'homme qui s'imposait. C'etait a la fois, chez elle, de la bonte, de la peur et de la betise. Elle eut un mouvement, comme pour emporter d'abord dans la chambre Lilitte endormie. Mais il la retint, craignant qu'elle ne reveillat l'enfant. Et elle s'abandonna a cette meme place, ou elle lui etait tombee entre les bras, l'autre annee, en femme obeissante. La paix de la maison, a cette heure de nuit, mettait un silence bourdonnant dans la petite piece. Brusquement, la lampe baissa, et ils allaient se trouver sans lumiere, lorsque Marie, se relevant, eut le temps de la remonter.

-Tu m'en veux? demanda Octave avec une tendre reconnaissance, encore brise d'un bonheur tel qu'il n'en avait jamais eprouve.

Elle lacha la lampe, lui rendit un dernier baiser de ses levres froides, en repondant:

-Non, puisque ca vous a fait plaisir.... Mais ce n'est pas bien tout de meme, a cause de cette personne. Avec moi, ca ne signifie plus rien.

Des larmes lui mouillaient les yeux, elle restait triste, toujours sans colere. Quand il la quitta, il etait mecontent, il aurait voulu se coucher et dormir. Sa passion satisfaite avait un arriere-gout gate, une pointe de chair corrompue dont sa bouche gardait l'amertume. Mais l'autre allait venir maintenant, il fallait l'attendre; et cette pensee de l'autre pesait terriblement a ses epaules, il souhaitait une catastrophe qui l'empechat de monter, apres avoir passe des nuits de flamme a batir des plans extravagants, pour la tenir seulement une heure dans sa chambre. Peut-etre lui manquerait-elle de parole une fois encore. C'etait un espoir dont il n'osait se bercer.

Minuit sonna. Octave, debout, fatigue, tendait l'oreille, avec la peur d'entendre le frolement de ses jupes, le long du corridor etroit. A minuit et demi, il fut pris d'une veritable anxiete; a une heure, il se crut sauve, et il y avait cependant, dans son soulagement, une irritation sourde, le depit d'un homme dont une femme se moque. Mais, comme il se decidait a se deshabiller, avec des baillements gros de sommeil, on frappa trois petits coups. C'etait Berthe. Il fut contrarie et flatte, il s'avancait les bras ouverts, lorsqu'elle l'ecarta, tremblante, ecoutant a la porte, qu'elle avait refermee vivement.

-Quoi donc? demanda-t-il en baissant la voix.

-Je ne sais pas, j'ai eu peur, balbutia-t-elle. Il fait si noir dans cet escalier, j'ai cru qu'on me poursuivait.... Mon Dieu! que c'est bete, ces aventures-la! Pour sur, il va nous arriver un malheur.

Cela les glaca tous les deux. Ils ne s'embrasserent pas. Elle etait pourtant charmante, dans son peignoir blanc, avec ses cheveux dores, tordus sur la nuque. Il la regardait, la trouvait beaucoup mieux que Marie; mais il n'en avait plus envie, c'etait une corvee. Elle, pour reprendre haleine, venait de s'asseoir. Et, brusquement elle affecta de se facher, en apercevant sur la table une boite, ou elle devina tout de suite le chale de dentelle, dont elle parlait depuis huit jours.

-Je m'en vais, dit-elle sans quitter sa chaise.

-Comment, tu t'en vas?

-Est-ce que tu crois que je me vends? Tu me blesses toujours, tu me gates encore tout mon bonheur, cette nuit.... Pourquoi l'as-tu achete, lorsque je te l'avais defendu?

Elle se leva, finit par consentir a le regarder. Mais, la boite ouverte, elle eprouva une telle deception, qu'elle ne put retenir ce cri indigne:

-Comment! ce n'est pas du chantilly, c'est du lama!

Octave, qui reduisait ses cadeaux, avait cede a une pensee d'avarice. Il tacha de lui expliquer qu'il y avait du lama superbe, aussi beau que du chantilly; et il faisait l'article, comme s'il s'etait trouve derriere son comptoir, la forcait a toucher la dentelle, lui jurait que jamais elle n'en verrait la fin. Mais elle hochait la tete, elle l'arreta d'un mot de mepris.

-Enfin, ca coute cent francs, tandis que l'autre en aurait coute trois cents.

Et, le voyant palir, elle ajouta pour rattraper sa phrase:

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