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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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23 avril 1841 : Littré signe un contrat pour un dictionnaire. Avec Hachette. Ce dernier est en train de s’imposer dans le monde de l’édition scolaire, bien aidé par la loi Guizot de 1833 qui avait rendue obligatoire la création d’une école par commune et d’une École normale par département. Quel dictionnaire est programmé ? Un dictionnaire étymologique, ce qui correspond parfaitement aux passions de Littré et aux goûts du moment, en pleine linguistique historique, les érudits recherchant éperdument les origines des langues et leurs filiations.

N’avait-on pas découvert avec stupéfaction au tout début du siècle que le sanskrit, la langue littéraire de l’Inde ancienne, présentait trop d’analogies avec le grec, le latin, et toutes les grandes langues vivantes de l’Europe, pour ne pas être de la même famille ? Une famille qu’on appela la famille des langues indo-européennes. L’heure était à l’histoire comparée des langues. Littré, positiviste, érudit, féru de langues anciennes, était donc l’homme de la situation.

Cependant, en collaborant à différents journaux, Littré prend du retard dans son projet. Et, en 1848, on signe donc un nouveau contrat pour un Dictionnaire étymologique, historique et grammatical. Mais voilà encore l’envol retardé. Lorsqu’il est décidé à commencer la grande œuvre, c’est en effet trop tard, de très bons dictionnaires étymologiques sont déjà sur le marché. Qu’à cela ne tienne, il s’embarque pour un Dictionnaire de la langue française, dont la dimension majeure sera donc l’histoire de la langue… Les premières lignes de l’ouvrage sont écrites en septembre 1859, dans le cadre d’un programme de forcené, avec force veilles nocturnes qui, confiera-t-il plus tard dans Comment j’ai fait mon dictionnaire (1880), n’étaient pas sans dédommagement : un rossignol perché sur un arbre voisin, peu avant le lever du jour, « emplissait » en effet « le silence de la nuit et de la campagne de sa voix limpide et éclatante ».

Quatre en un

Le premier envol lexicographique de Larousse pour un dictionnaire de langue française est de plus petite ampleur. Mais hautement symbolique. Conscient d’avoir à offrir aux élèves — et pourquoi pas aux parents — un petit ouvrage qui les rende autonomes dans la recherche du sens des mots et de leur bon usage, il rédige un petit dictionnaire au format de poche, 714 pages, le Nouveau Dictionnaire de la langue française, petite merveille dotée d’une longue préface, pédagogue en diable. « Quatre dictionnaires en un seul », telle est l’annonce faite.

On y bénéficie en effet tout d’abord du dictionnaire à proprement parler, 623 pages : le mot, une définition pour chaque sens et un exemple. « Brûler. […] Fig. Éprouver une violente passion, désirer ardemment : il brûle d’être à Paris. » Exemple éloquent pour ce Bourguignon qui aimait autant sa région que Paris. « Un dictionnaire sans exemples est un squelette », a-t-il rappelé sur la page de titre, en guise d’épigraphe, et c’est en cela que Pierre Larousse se veut un pionnier : offrir une langue vivante. Cette épigraphe persistera dans le Petit Larousse jusqu’en 1968 !

Ensuite vient dans ce petit dictionnaire un dictionnaire de la prononciation, 10 pages. J’y ai découvert que ma grand-mère qui disait un clube, mitingue, et ça m’a coûté sé francs ne parlait pas mal, c’est en toutes lettres, club se dit clube, meeting mi-tingue et sept devant francs ne faisait pas entendre le t final.

Quant au troisième dictionnaire, 66 pages, c’est celui constitué par les Notes scientifiques, étymologiques, historiques et littéraires, en partant de 500 mots, déclare Larousse — en fait, nous les avons comptés, 326… —, tels qu’aérolithe, fossile, phrénologie, tramontane, vaccin, mais aussi goitreux, crétin, amiante, amazones, etc. Ces notices seront plus tard ajoutées directement aux mots de la première partie. Attardons-nous sur le crétin… Larousse le décrit, sans complaisance : « Une tête petite et aplatie aux tempes, un nez épaté, des yeux rouges et chassieux, une bouche béante d’où découle constamment la salive, et des goitres plus ou moins volumineux le long du cou. » Ce qui fait écho au goitreux, dont la « difformité », précise-t-il, est « endémique et héréditaire dans plusieurs vallées des Alpes ». Mais revenons au crétin : « Il a la peau jaune et flétrie et les sens peu développés. » Le voilà arrangé à souhait… Place cependant aux sciences après cette description flatteuse : « Le crétinisme est souvent héréditaire et paraît tenir au séjour dans les lieux profonds et humides ; aussi les crétins se rencontrent-ils surtout dans les vallées basses et étroites du Valais, et même de l’Auvergne et des Pyrénées. » C’est ainsi qu’on comprend mieux que le crétin des Pyrénées, aux vallées sans cluses et donc dans l’isolement total, soit plus gravement atteint que le crétin des Alpes.

Si quelques notices prêtent ainsi à sourire, avouons-le, la plupart sont restées pertinentes en les adaptant : « Vitesse : Celle du cheval au trot est de 12 kilomètres à l’heure, et de 40 au galop. La vitesse ordinaire d’une locomotive est de 40 kilomètres, et plus grande de 80. L’oiseau, dans son vol le plus rapide, parcourt 80 kilomètres par heure ; le vent le plus violent, 160. La vitesse d’un boulet de canon est de 1 000 mètres, et celle du son de 340 par seconde. »

Quel est le quatrième « dictionnaire » ? Si l’on signale que les feuilles y correspondant ne sont pas roses dans la première édition mais roses dès les éditions suivantes, et que par ailleurs quand viendra une partie consacrée aux noms propres, elles marqueront le passage de la partie du dictionnaire consacrée à la langue de celle consacrée à l’histoire, on aura deviné qu’il s’agit des célèbres locutions latines et étrangères qu’on apprenait par cœur, très sain exotisme culturel. Alea jacta est. Veni vidi vici. Veni vidi Vichy, disait-on en cette ville d’eau où je fis mes études lycéennes…

On a compris que ce tout petit dictionnaire représente l’embryon d’un grand petit dictionnaire, le Petit Larousse illustré : dans la filiation de ce Nouveau Dictionnaire de la langue française puis du Dictionnaire complet illustré qui lui succédera, le Petit Larousse illustré sera lancé en juillet 1905, par un autre instituteur, Claude Augé, succédant dans la maison Larousse à Pierre Larousse.

Place aux monuments

Littré, l’arithmétique et Zola l’inconnu

Littré remet ses premières copies le 27 septembre 1859. Quand donnera-t-il les derniers feuillets de son dictionnaire ? Le 4 juillet 1872. Pour qu’on ait une idée des proportions d’un dictionnaire en quatre volumes grand format, l’ensemble de son dictionnaire correspondra à 415 636 feuillets. On rappellera que, conformément à la tradition de la seconde moitié du XIXe siècle, le dictionnaire paraissait aussi en fascicules. Et puisqu’on est dans les chiffres, citons Littré qui calcula que « si le Dictionnaire (sans le Supplément) était composé sur une seule colonne, cette colonne aurait 37 525 m 28 cm ». On constate au passage combien il est rassurant pour un auteur de dictionnaires de mesurer l’énormité de la tâche, un peu à la manière de ces architectes construisant des tours toujours plus hautes. Cela étant, rien de tel que les linguistes pour tout mettre en équations et tout vérifier. Il semblerait que le maître ès mots n’était pas homme sûr en matière arithmétique, parce que 4 646 pages à trois colonnes de 26 cm correspondent seulement à un peu plus de 3 kilomètres ! Ce n’est pas si mal. 37 kilomètres ou 3 kilomètres, quoi qu’il en soit, le dictionnaire sera immédiatement reconnu comme un chef-d’œuvre, les Éditions Hachette exultent : 15 000 exemplaires en seront écoulés, ce qui donne une solide assise financière à la maison Hachette qui de manière tacite se réservera plutôt pour une grande partie du siècle suivant dans les manuels scolaires, laissant à Larousse le marché des dictionnaires.

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