Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
– Au revoir, Juana!
Et comme il ébauchait un mouvement de retraite:
– Tu ne m’embrasses pas avant de partir?
Le cri lui avait échappé. Ç’avait été plus fort qu’elle. Et elle lui tendait les mains en disant ces mots.
Cette fois-ci, il n’y avait plus à douter ni à reculer.
Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigts qu’elle lui tendait et s’enfuit précipitamment.
Un long moment elle resta debout, regardant fixement la porte par où il venait de sortir. Et elle songeait:
«Il m’a à peine effleuré du bout des lèvres. Autrefois il se fût prosterné, eût couvert mes pieds, le bas de ma basquine et mes mains de baisers fous. Aujourd’hui, il s’est incliné comme un galant qui sait les usages fleuris. Il ne m’aime pas… il ne m’aimera jamais, alors.»
Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tête dans ses deux mains et se mit à pleurer doucement, longuement, secouée de petits sanglots convulsifs, comme un tout petit à qui on vient de faire une grosse peine.
XIV FAUSTA
Pardaillan s’attendait à être jeté dans quelque cul de basse fosse. Il se trompait.
La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes, chargés de sa surveillance, était claire, propre, spacieuse, confortablement meublée d’un bon lit, d’un vaste fauteuil, d’un coffre à habits, d’une table, et munie de tous les objets nécessaires à une toilette complète.
Sans les épais barreaux croisés qui garnissaient la fenêtre, sans les doubles verrous extérieurs qui fermaient la porte massive, avec son judas très large percé au milieu, il eût pu se croire encore dans sa chambre de l’hôtellerie de La Tour.
Les moines-geôliers l’avaient débarrassé de ses liens et s’étaient retirés en annonçant que, sous peu, le souper lui serait servi.
Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait été de se rendre compte de la disposition des lieux, et il s’était vite persuadé de l’inutilité d’une tentative de fuite par la porte ou la croisée. Alors, comme il était couvert de sang et de poussière, il avait renvoyé à plus tard de rechercher les moyens de se tirer de là et s’était empressé de procéder à un nettoyage dont il avait grand besoin. Cela lui permit d’ailleurs de constater avec satisfaction qu’il n’avait que des écorchures insignifiantes.
Le souper qui lui fut servi était aussi plantureux que délicat et des vins des meilleurs crus de France et d’Espagne y figurèrent avec une profusion royale.
En fin gourmet qu’il était il y fit honneur avec ce robuste appétit qui ne lui faisait jamais défaut, même dans les passes les plus critiques. Mais tout en vidant les plats, tout en entonnant fortes rasades, avec une conscience où il entrait certes plus de prévoyant calcul que d’appétit réel, il réfléchissait profondément.
Tout d’abord, il remarqua que sur cette table somptueusement dressée, les mets, servis dans des plats d’argent massif, étaient préalablement découpés, et il n’avait à sa disposition, pour les porter à sa bouche, qu’une petite fourche en bois mince et flexible. Pas un couteau, pas une fourchette, rien qui pût, à la rigueur, devenir une arme.
Cette précaution extrême, les soins dont on paraissait vouloir l’entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait, lui paraissaient étrangement suspects. Il sentait une indéfinissable inquiétude l’envahir sournoisement.
Tout de suite après ce succulent souper il se sentit la tête lourde et il fut pris d’une irrésistible envie de dormir.
Il se jeta tout habillé sur le lit en murmurant dans un bâillement:
– C’est bizarre! D’où me vient cet impérieux besoin de sommeil? Mordieu! je n’ai pourtant pas bu outre mesure! La fatigue, sans doute…
Lorsqu’il se réveilla, le lendemain matin, la tête plus lourde encore que lorsqu’il s’était couché, les membres brisés, il constata avec stupeur qu’il était complètement déshabillé et couché entre les draps.
– Oh! fit-il, me serais-je grisé à ce point! Je suis sûr pourtant de ne pas m’être déshabillé!
Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se dérober sous lui. Il éprouvait une lassitude comme il n’en avait jamais éprouvé de pareille, même après ses plus rudes journées.
Il se traîna, plutôt qu’il n’alla, vers le bassin de cuivre destiné à sa toilette, vida l’aiguière dedans et plongea sa figure dans l’eau fraîche. Après quoi il alla à la fenêtre qu’il ouvrit toute grande. Il sentit un mieux sensible se manifester en lui. Ses idées lui revinrent plus lucides et, tout en grommelant, il prit ses vêtements pour s’habiller.
– Tiens! tiens! sourit-il, on a eu l’attention de remplacer mon costume en loques par celui-ci, tout neuf, ma foi!
Il examina et palpa les différentes pièces du costume en connaisseur.
– Drap fin, beau velours nuance foncée, simple et solide. On connaît mes goûts apparemment, murmurait-il en faisant cette inspection.
Instinctivement, il chercha ses bottes et les aperçut à terre, au pied du lit. Il s’en empara aussitôt et les examina comme il avait fait du costume.
– Ah! Ah! voilà la clé du mystère! fit-il en éclatant de rire. C’est pour cela qu’on m’a fait prendre un narcotique.
C’étaient bien ses bottes qu’on avait jugées en assez bon état pour ne pas les remplacer, ses bottes qu’on avait consciencieusement nettoyées. Seulement on avait enlevé les éperons. Ces éperons consistaient en une tige d’acier longue et acérée, maintenue sur le coup-de-pied par des courroies.
En un moment, effroyablement critique, de son existence aventureuse, alors qu’il était enfermé avec son père dans une sorte de pressoir de fer où ils devaient être broyés [8], le chevalier avait détaché des éperons semblables, en avait donné un à son père, et tous deux, pour se soustraire à l’horrible supplice, avaient froidement résolu de se poignarder avec cette arme improvisée. Depuis lors, en souvenir de cette heure, de cauchemar, il avait continué à dédaigner l’éperon à mollette. Or, c’étaient ces éperons qui pouvaient constituer à la rigueur un poignard passable qu’on avait eu la précaution de lui enlever pendant son sommeil.
Tout en s’habillant, Pardaillan songeait:
– Diable! il me paraît que j’ai affaire à des adversaires qui ne livrent rien au hasard! D’Espinosa? Fausta? ou ces moines?
Et avec un froncement de sourcils:
– Que veut-on de moi, enfin? A-t-on craint que je me servisse de ces éperons pour frapper mes geôliers enfroqués? N’a-t-on voulu plutôt me mettre dans l’impossibilité de me soustraire par une mort volontaire au supplice qui m’est réservé?… Quel supplice?… De cette association de l’ancienne papesse avec ce cardinal inquisiteur, quelle invention infernale surgira, créée à mon intention?
Et avec un sourire terrible:
– Ah! Fausta! Fausta! quel compte terrible nous aurons à régler… si je sors vivant d’ici!
Et tout à coup:
– Et ma bourse?… Ils l’ont emportée avec mon costume déchiré… Peste? M. d’Espinosa me fait payer cher le costume qu’il m’impose!
[8] L’Épopée d’amour, tome 2, chapitre XXXII.