Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
En réalité l’amour était apparu à son cœur vierge sous les apparences de deux hommes qui étaient deux antithèses vivantes: Pardaillan qui, au moral sinon au physique, lui apparaissait comme un géant, et le Chico qui, au physique comme au moral, était une réduction d’homme infiniment gracieuse.
Longtemps elle avait hésité entre ces deux hommes, attirée par la force de l’un presque autant que sollicitée par la faiblesse de l’autre. Brusquement, raisonnée par l’un au profit de l’autre, elle s’était décidée à choisir. Et voici que maintenant que son choix était fait en faveur du plus faible, elle se trouvait menacée de les perdre tous les deux à la fois.
Celui qui n’avait pas voulu d’elle, condamné par un pouvoir redoutable entre tous: l’Inquisition. Celui qu’elle avait accepté, ne pouvant avoir l’autre, se dévouant inutilement au salut du premier. Tout l’univers pour elle se résumait en ces deux hommes. Eux morts, que ferait-elle dans la vie?
Ne valait-il pas mieux qu’elle partît avec eux? N’ayant pu être ni à l’un ni à l’autre, ils seraient unis tous trois dans la mort. Voilà ce que se dit la petite Juana.
Si nous passons à la question d’entraînement dont nous parlons plus haut, nous voyons qu’il se trouva que l’attitude du Chico pesa fortement sur sa décision. Pour elle, comme pour tout le monde, demeuré enfant par la taille, le nain devait être resté enfant par la force physique et par le moral.
Et voici que tout à coup il se révélait à elle comme un vrai homme, sinon par la taille et la force, du moins par le cœur, par le courage et par le sang-froid.
Le Chico s’ignorait lui-même, comment aurait-elle pu le deviner. Il avait fallu pour cela l’œil pénétrant de Pardaillan.
Le petit homme ne s’était pas rendu compte de la froide intrépidité avec laquelle il avait envisagé le sort qui pouvait être le sien s’il se lançait dans l’aventure qu’il méditait.
Comme il n’était pas sot, il raisonnait avec une logique serrée que lui eussent enviée bien des hommes réputés habiles. D’ailleurs, dans cette existence de solitaire qu’il menait depuis de longues années, il avait contracté l’habitude de réfléchir longuement et de ne parler et d’agir qu’à bon escient.
Pour lui, la question était très simple: il l’avait assez méditée… Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plus formidable qui existât. Évidemment lui, pauvre, solitaire, faible, d’intelligence médiocre – c’est lui qui parle – ne disposant d’aucune aide, d’aucune ressource, il serait infailliblement battu. Or, la partie perdue pour lui, c’était sa tête qui tombait. Tiens! ce n’était pas difficile à comprendre cela!
Tout se résumait donc à ceci: fallait-il risquer sa tête pour une chance infime? Oui ou non? Il avait décidé que ce serait oui. Partant, il avait fait le sacrifice de sa vie et se jugeait condamné.
Il aurait été bien embarrassé de dire si c’était de la bravoure ou non. Les choses étaient ainsi et non autrement, et puisqu’il décidait de tenter l’aventure, il lui paraissait logique d’en envisager les conséquences.
Ainsi avait-il fait, et c’est ce qui lui avait permis de parler avec cette tranquillité qui avait si fort impressionné sa petite amie.
Si le Chico n’avait pas conscience de son héroïsme, Juana, en revanche, s’en rendait fort bien compte. Il se révélait à elle sous un jour qui lui était complètement méconnu.
Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutumé de tourner au gré de son humeur avait disparu. Disparu aussi l’enfant qu’elle se plaisait à couvrir de sa protection.
Ce Chico, inconnu jusqu’à ce jour, par la force de son esprit, lui paraissait de taille à se passer désormais de son faible appui et, qui mieux est, à la protéger à son tour. C’était un vrai homme qui pouvait devenir son maître.
Tout ceci, exagéré et embelli par son imagination, faisait que le Chico lui apparaissait maintenant comme une manière de héros.
Elle ne doutait pas qu’il ne réussît à sauver une fois encore celui qu’il appelait son grand ami. Et plus le nain grandissait dans son esprit, plus elle sentait l’appréhension l’envahir. Elle qui jusqu’à ce jour s’était crue bien supérieure à lui, elle qui l’avait toujours dominé, elle courbait la tête, et dans une humilité sincère, étreinte par les affres du doute, elle se demandait si elle était digne de lui.
Au moment où elle reconnaissait sa supériorité intellectuelle, elle éprouvait un déchirement douloureux en voyant que lui, dont elle se croyait si sûre, il paraissait se détacher d’elle, car comment expliquer autrement qu’il eût résisté à toutes ses avances, qu’il ne parut prêter aucune attention à sa personne. Comme elle était excessive en tout, elle se disait:
– Certainement, il se rend compte de sa valeur. Que suis-je pour lui, comparée à ces nobles dames qui lui faisaient les yeux doux? Une petite fille insignifiante, qui ne mérite pas autre chose que le dédain. Il ne m’aime plus, c’est certain… si tant est qu’il m’ait jamais aimée.
Et par un revirement naturel, plus elle croyait sentir qu’il lui échappait, et plus elle tenait à lui, plus elle s’apercevait avec effroi qu’il tenait dans son cœur une place plus considérable qu’elle n’avait cru.
Cet état d’esprit chez elle, cette résolution ferme où il était de ne se laisser distraire en rien dans les combinaisons qu’il échafaudait pour la délivrance de son ami français, amenèrent un changement radical dans leurs attitudes respectives.
C’était elle qui, maintenant, tremblait et rougissait, elle, dont les yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, une caresse, elle qui se montrait douce, soumise et résignée; lui qui, en apparence, se montrait indifférent, très calme, très maître de soi et qui donnait là une preuve d’énergie extraordinaire dans un si petit corps, car son cœur battait à se rompre dans sa poitrine, et il avait des envies folles de se jeter à ses pieds, de baiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui semblaient appeler ses lèvres.
Aussi, à l’avertissement charitable qu’il lui donnait, bien persuadée, d’ailleurs, qu’il était de force à surmonter tous les obstacles, avec un regard voilé de tendresse, avec un sourire à la fois soumis et provocant, elle répondit, sans hésiter:
– Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avec toi.
Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son idée, il lui semblait qu’on ne pouvait pas dire plus clairement: Je t’aime assez pour braver même la torture, si c’est avec toi.
Malheureusement, il était dit que le malentendu se prolongerait entre eux et les séparerait implacablement. Le Chico traduisit: «J’aime le sire de Pardaillan assez pour risquer la torture pour lui.» Il sentit, son cœur se serrer et il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur qui le tenaillait tandis qu’il clamait dans sa pensée:
«Elle l’aime toujours, d’un amour qui n’a rien de fraternel quoi qu’elle en dise. Allons, c’est dit, je tenterai l’impossible, et du diable si je n’y laisse ma peau. Aussi bien la vie m’est-elle insupportable. Mais toi, du moins Juana, tu ne seras pas exposée, et tu ne sauras jamais combien le Chico t’aimait.»
Et tout haut, d’une voix qui tremblait un peu, avec une grande douceur et reprenant ses propres paroles:
– Que t’a-t-il donc fait que tu lui es si dévouée?