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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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Il profita du répit pour se relever. Le clebs reprenait déjà sa montée, le prédateur sur ses pas. Janusz glissa, se récupéra, avança à reculons, observant ses ennemis. Dans le halo du réverbère, un détail lui sauta aux yeux. Le guerrier tenait une arme bricolée. Un couteau constitué d’une pointe de céramique aiguisée. Sans aucun doute un fragment de chiottes.

Janusz fut traversé par un éclair. Il ne se ferait pas saigner par un tel poignard. Sans armer son bras, il balança une baffe à pleine force dans l’oreille de l’attaquant. Le prédateur vacilla, s’accrocha à la rampe pour ne pas tomber. Janusz l’attrapa par le col, l’attira à lui et lui décocha un coup de tête de côté, comme l’aurait fait un joueur de football. Une voix lui dictait ses actes. Viser l’arête du nez et les orbites oculaires, éviter la paroi osseuse du front.

Il perçut un craquement de bois sec. Du sang jaillit jusqu’à ses yeux. Il ne vit plus rien pendant quelques secondes. Il essuya ses paupières et découvrit son agresseur à genoux sur les marches. Le chien bondit. Janusz le reçut d’un coup de pied. Reprenant appui, il frappa l’homme au ventre, de la pointe de sa Converse. Toujours viser le foie, le point sensible des clochards, rapport à leur consommation d’alcool.

Le guerrier étouffa un cri. Roula sur son chien. Ils chutèrent de nouveau ensemble. Janusz resta immobile, sidéré par sa propre prouesse. Il était redevenu Victor Janusz pour de bon. L’homme des rues. Le barbare de l’asphalte.

Deux nouveaux zonards jaillirent du rideau de pluie, l’un tondu, l’autre coiffé d’une crête rouge. Le premier tenait une barre de fer, le second une batte de base-ball cloutée. Janusz arma ses poings puis fut pris d’un brusque abattement. C’en était trop. Il se laissa tomber sur le cul. Croisa les bras sur sa tête, prêt pour un tabassage en règle.

Le premier choc retentit. Suivi d’un deuxième, plus métallique. Janusz ne ressentit aucune douleur. Il leva les yeux. Shampooing, armé d’un conteneur à déchets taille XXL, avait frappé le premier type et venait de catapulter le second contre un réverbère. Les guerriers reculèrent alors que Shampooing leur balançait le conteneur sur la gueule.

Il releva son compagnon en l’agrippant par le col et le poussa vers le haut. Janusz en éprouva une reconnaissance sans limite. Quelque part au fond de lui, il révisa son jugement. On pouvait toujours compter sur un clodo trépané.

Une volée de marches et ils atteignirent un nouveau lacis de ruelles. Janusz ressentait une douleur violente au mollet. Le clebs ne l’avait pas raté. Ils s’enfouirent dans un réseau de plus en plus étroit. Des boyaux où on ne pouvait plus passer qu’à un seul homme. Malgré eux, ils ralentirent. Jusqu’à s’arrêter. Hors d’haleine. À bout de forces.

La peur était toujours là, mais étouffée par la brûlure des poumons, l’usure des muscles, la nausée de l’estomac.

— On les a semés, haleta Shampooing.

— Tu parles.

Janusz le poussa dans un renfoncement. Le clodo faillit s’étaler.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— Planque-toi.

La niche abritait le portail d’une maison dont les grilles étaient dissimulées par des buissons de lavande et des grappes de lierre. Janusz s’accroupit sous les feuillages, imité par Shampooing. À peine s’étaient-ils abrités que les prédateurs leur passèrent sous le nez.

Ils reprirent leur souffle. Janusz sentait l’odeur crayeuse de la pierre détrempée, le parfum des feuilles vives. Sensations bienfaisantes. Ils étaient épuisés, mais sains et saufs. Ils se regardèrent. Le soulagement les reliait par un fil invisible.

— Je vais les suivre, fit Janusz à voix basse.

— Quoi ?

— Ils veulent pas nous casser la gueule. Ils veulent nous tuer. Je dois savoir pourquoi.

Shampooing le regarda d’un air effaré. Le clochard avait perdu son bonnet dans la bataille. Son crâne couturé luisait sous l’averse comme un œuf de dinosaure.

— Tu vas leur poser la question, p’t’être ?

— Pas à tous. À un seul. Et par surprise.

— T’es un malade.

Janusz ouvrit le pan de sa veste, dévoilant le manche de son couteau commando :

— J’ai mon couteau.

— T’as surtout un QI de mouche.

— Tu connais une autre planque ?

— Partis comme on est, vaut mieux rentrer au bercail. À la Madrague.

— Pas question. Tu connais pas un hôtel ?

— Un hôtel ?

— J’ai l’argent. Il doit bien y avoir des chambres à Marseille pour des gars comme nous.

— J’en connais bien un mais…

Janusz sortit un billet de 50.

— Fonce là-bas et donne-moi l’adresse.

Réflexe de méfiance, il ajouta :

— Y a un petit frère pour toi si tu m’attends dans la piaule.

Shampooing eut un sourire édenté et expliqua le chemin à suivre.

— Si demain matin, je suis pas là, avertit Janusz, tu préviens les keufs.

— Les keufs ? Et pis quoi encore ?

— Sinon, tu seras arrêté pour complicité.

— Complicité de quoi ? Qu’est-ce que je leur dis ?

— La vérité. Mon retour. L’agression. Ma volonté d’en savoir plus.

— T’étais pas déjà bien clair avant, mais maintenant, c’est carrément du jus de seiche.

— L’hôtel. Attends-moi là-bas.

Janusz s’élança sans attendre de réponse.

58

IL ESSAYAIT de courir mais sa jambe blessée lui faisait mal. Par à-coups, il revoyait les crocs du chien plantés dans sa chair. La première chose à faire dans ces cas-là était d’immobiliser le membre touché. C’était réussi. Quant au traitement antibiotique, mieux valait oublier…

Il suivait toujours l’artère principale, ignorant les ruelles perpendiculaires. Une rivière et ses ruisseaux. Il était certain que les prédateurs avaient suivi le même chemin. Il commençait à désespérer de les rattraper quand la rue tourna d’un coup. Il se retrouva à découvert, sur une terrasse dominant la ville.

La surprise le fit reculer dans l’ombre.

Malgré lui, il admira le tableau.

Marseille brillait sous la pluie comme un ciel inversé, jonché d’étoiles. Au-delà, c’était la mer. On ne la voyait pas mais on la devinait, pleine, noire, sans limite.

Le torse en feu, il se pénétra du décor, de l’atmosphère — des ténèbres immergées. Il y cherchait la fraîcheur, l’apaisement. Pour l’instant, il avait l’impression qu’une hémorragie de lave brûlante coulait sous sa cage thoracique.

Des voix le rappelèrent au présent. Il baissa les yeux et découvrit un escalier du même genre que celui qu’il avait grimpé quelques minutes auparavant. En bas, les prédateurs étaient là, dans une flaque de lumière. Ils étaient cinq, sans compter les clébards. Il n’entendait pas ce qu’ils disaient mais il devinait leur colère, leur impuissance, leur essoufflement.

Janusz les examina. Nattes argentées, crêtes rouges ou bleues, crânes rasés portant des tatouages ésotériques. Partout sur leur sale gueule, des piercings. Ils tenaient encore leurs armes. Des battes. Des lames. Des pistolets d’alarme.

Il sourit. Il y avait quelque chose de jouissif à les observer ainsi sans être vu. Ils prirent la direction des docks. Il attendit qu’ils aient disparu de son champ de vision puis dévala l’escalier. La pluie s’était arrêtée mais elle avait laissé partout une pellicule graisseuse, froide et figée.

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