Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une blessure. Elle n’y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant ? Les heures passaient ; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution :
« J’irai, et nous verrons bien ! »
Mais il lui fallait d’abord préparer le parapluie pour que le désastre fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme la main ; puis elle roula délicatement ce qui restait de la soie, le fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et descendit d’un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait l’Assurance.
Mais, à mesure qu’elle approchait, elle ralentissait le pas. Qu’allait-elle dire ? Qu’allait-on lui répondre ?
Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit. Très bien ! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite. Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres d’or : « La Maternelle, Compagnie d’assurances contre l’incendie. » Déjà ! Elle s’arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint, puis passa de nouveau, puis revint encore.
Elle se dit enfin :
« Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard. »
Mais, en pénétrant dans la maison, elle s’aperçut que son cœur battait.
Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par chaque guichet, on apercevait une tête d’homme dont le corps était masqué par un treillage.
Un monsieur parut, portant des papiers. Elle s’arrêta et, d’une petite voix timide :
« Pardon, Monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s’adresser pour se faire rembourser les objets brûlés. »
Il répondit, avec un timbre sonore :
« Premier, à gauche. Au bureau des sinistres. »
Ce mot l’intimida davantage encore ; et elle eut envie de se sauver, de ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée, s’arrêtant à chaque marche.
Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria :
« Entrez ! »
Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout, décorés, solennels, causaient.
Un d’eux lui demanda :
« Que désirez-vous, Madame ? »
Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya :
« Je viens… je viens… pour… pour un sinistre. »
Le monsieur, poli, montra un siège.
« Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute. »
Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.
« La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus. L’estimation d’ailleurs… »
Un des deux autres l’interrompit :
« Cela suffit, Monsieur, les tribunaux décideront. Nous n’avons plus qu’à nous retirer. »
Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.
Oh ! si elle avait osé partir avec eux, elle l’aurait fait ; elle aurait fui, abandonnant tout ! Mais le pouvait-elle ? Le monsieur revint et, s’inclinant :
« Qu’y a-t-il pour votre service, Madame ? »
Elle articula péniblement :
« Je viens pour… pour ceci. »
Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l’objet qu’elle lui tendait.
Elle essayait, d’une main tremblante, de détacher l’élastique. Elle y parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette loqueteux du parapluie.
L’homme prononça, d’un ton compatissant :
« Il me paraît bien malade. »
Elle déclara avec hésitation :
« Il m’a coûté vingt francs. »
Il s’étonna :
« Vraiment ! Tant que ça.
— Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.
— Fort bien ; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut me concerner. »
Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle pas les menus objets, et elle dit :
« Mais… il est brûlé… »
Le monsieur ne nia pas :
« Je le vois bien. »
Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire ; puis, soudain, comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation :
« Je suis Mme Oreille. Nous sommes assurés à la Maternelle, et je viens vous réclamer le prix de ce dégât. »
Elle se hâta d’ajouter dans la crainte d’un refus positif :
« Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir. »
Le directeur, embarrassé, déclara :
« Mais… Madame… nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne pouvons nous charger de ces genres de réparations. »
La petite femme sentait l’aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle lutterait donc ! Elle n’avait plus peur ; elle dit :
« Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire moi-même. »
Le monsieur semblait confus.
« Vraiment, Madame, c’est bien peu. On ne nous demande jamais d’indemnité pour des accidents d’une si minime importance. Nous ne pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais, les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir des avaries par la flamme. »
Elle devint rouge, sentant la colère l’envahir :
« Mais, Monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts ; M. Oreille n’a rien réclamé à la compagnie ; aussi il est bien juste aujourd’hui qu’elle me paye mon parapluie ! »
Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant :
« Vous avouerez, Madame, qu’il est bien étonnant que M. Oreille, n’ayant rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une réparation de cinq ou six francs pour un parapluie. »
Elle ne se troubla point et répliqua :
« Pardon, Monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse de Mme Oreille, ce qui n’est pas la même chose. »
Il vit qu’il ne s’en débarrasserait pas et qu’il allait perdre sa journée, et il demanda avec résignation :
« Veuillez me dire alors comment l’accident est arrivé. »
Elle sentit la victoire et se mit à raconter :
« Voilà, Monsieur : j’ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze où l’on pose les parapluies et les cannes. L’autre jour donc, en rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu’il y a juste au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes. J’allonge le bras et je prends quatre allumettes. J’en frotte une ; elle rate. J’en frotte une autre ; elle s’allume et s’éteint aussitôt. J’en frotte une troisième ; elle en fait autant. »
Le directeur l’interrompit pour placer un mot d’esprit :
« C’étaient donc des allumettes du gouvernement ? »
Elle ne comprit pas et continua :
« Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et j’allumai ma bougie ; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher. Mais au bout d’un quart d’heure, il me sembla qu’on sentait le brûlé. Moi j’ai toujours peur du feu. Oh ! si nous avons jamais un sinistre, ce ne sera pas ma faute ! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens partout comme un chien de chasse, et je m’aperçois enfin que mon parapluie brûle. C’est probablement une allumette qui était tombée dedans. Vous voyez dans quel état ça l’a mis… »