Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il murmura d’une voix faible, comme s’il se fût confessé d’un crime : « Non… je l’aime trop. »
Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me saisit, puis, enfin, je pus répondre :
« Mais il me semble que tu… que tu pourrais… l’aimer moins. »
Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur ouvert, comme autrefois :
« Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et j’ai peur. Dans certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie de la quitter, de m’en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l’esprit torturé. Je monte l’escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil. Elle me dit : « Comme tu viens tard ». Je l’embrasse. Puis nous nous mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas : « Je vais sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n’importe où ». Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je n’ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis… et puis… Je succombe toujours… »
Je ne pus m’empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit : « Tu ris, mais je t’assure que c’est horrible.
— Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme ? À moins d’être un monstre, elle comprendrait. »
Il haussa les épaules. « Oh ! tu en parles à ton aise. Si je ne la préviens pas, c’est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire de certaines femmes :
« Elle en est à son troisième mari ? » Oui, n’est-ce pas, et cela t’a fait sourire, comme tout à l’heure. Et pourtant, c’était vrai. Qu’y faire ? Ce n’est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l’a faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l’ignore, mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce, tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui m’épuisent, qui me tuent. Elle a l’air d’une pensionnaire ignorante. Et elle est ignorante, la pauvre enfant.
Oh ! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que je meurs. Mais il me suffit d’un regard de ses yeux, un de ces regards où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me disant :
« C’est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels. » Et puis, quand j’ai encore cédé, comme aujourd’hui, je sors, je vais devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que c’est fini.
« J’ai l’esprit tellement frappé, tellement malade, qu’hier j’ai été faire un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des dominos. Et je pensais : « Je serai là, bientôt. » Je suis rentré, bien résolu à me dire malade, à la fuir. Je n’ai pas pu.
« Oh ! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine empoisonne s’il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il te dira qu’il a essayé cent fois sans y parvenir ». Et il ajouta : « Tant pis, j’aime mieux en mourir. » Je suis ainsi. Quand on est pris dans l’engrenage d’une pareille passion ou d’un pareil vice, il faut y passer tout entier. »
Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m’envahissait, une colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s’en aller. Je lui jetai brutalement par la face : « Mais, sacrebleu, donne-lui des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi. »
Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s’éloigna.
Je fus six mois sans le revoir. Je m’attendais chaque matin à recevoir une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué, fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d’indignation, de mille sensations diverses.
Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps. C’était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux bonheur de vivre. Quelqu’un me frappa sur l’épaule. Je me retournai : c’était lui ; c’était lui ; superbe, bien portant, rose, gras, ventru.
Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant : « Te voilà donc, lâcheur ? »
Je le regardais, perclus de surprise : « Mais… oui. Bigre, mes compliments. Tu as changé depuis six mois. »
Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux : « On fait ce qu’on peut. »
Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je prononçai : « Alors… tu es… tu es guéri ? »
Il balbutia très vite : « Oui, tout à fait. Merci. » Puis, changeant de ton : « Quelle chance de te rencontrer, mon vieux. Hein ! on va se revoir maintenant, et souvent j’espère ? »
Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai : « Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m’as faite, voilà six mois… Alors…, alors…, tu résistes maintenant. »
Il articula en bredouillant : « Mettons que je ne t’ai rien dit, et laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu viens dîner à la maison. »
Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre. J’acceptai.
Deux heures plus tard, il m’introduisait chez lui.
Sa femme me reçut d’une façon charmante. Elle avait un air simple, adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues mains, sa joue, son cou étaient d’une blancheur et d’une finesse exquises ; c’était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.
René l’embrassa sur le front, fraternellement et demanda : « Lucien n’est pas encore arrivé ? »
Elle répondit, d’une voix claire et légère : « Non, pas encore, mon ami. Tu sais qu’il est toujours un peu en retard. »
Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues velues et un aspect d’hercule mondain. On nous présenta l’un à l’autre. Il s’appelait : Lucien Delabarre.
René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à table.
Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler, familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C’était : « Tu sais, mon vieux. — Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux. » — Puis soudain il s’écriait : « Tu ne te doutes pas du plaisir que j’ai à te retrouver. Il me semble que je renais. »
Je regardais sa femme et l’autre. Ils demeuraient parfaitement corrects. Il me sembla pourtant une ou deux fois qu’ils échangeaient un rapide et furtif coup d’œil.
Dès qu’on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara : « Ma chère amie, j’ai retrouvé Pierre et je l’enlève ; nous allons bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette équipée… de garçons. Je te laisse d’ailleurs M. Delabarre. »
La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main : « Ne le gardez pas trop longtemps. »
Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant savoir à tout prix : « Voyons, que s’est-il passé ? Dis-moi ?… » Mais il m’interrompit brusquement, et du ton grognon d’un homme tranquille qu’on dérange sans raison, il répondit : « Ah ça ! mon vieux, fiche-moi donc la paix avec tes questions ! » Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage résolution : « C’était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin. »
Je n’insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et tout à coup il me souffla dans l’oreille : « Si nous allions voir des filles, hein ? »