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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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« Qui étaient les gens qui vivaient ici ? demanda Frangin.

— Je ne sais pas.

— Quel dieu ils adoraient ?

— Je ne sais pas.

— Les statues sont en granit, mais il n’y a pas de granit dans la région.

— Ils étaient très dévots, alors. Ils l’ont traîné jusqu’ici.

— Et le bloc de l’autel est tout creusé de sillons.

— Ah. Très dévots, même. C’était sans doute pour que le sang s’écoule.

— Tu crois vraiment qu’ils faisaient des sacrifices humains ?

— Je n’en sais rien ! Je veux m’en aller !

— Pourquoi ? Il y a de l’eau et on est au frais…

— Parce que… un dieu a vécu ici. Un dieu puissant. Des milliers d’adorateurs. Je le sens. Tu comprends ? Ça suinte des murs. Un grand dieu. Formidables étaient ses dominations et superbe sa parole. Des armées se levaient en son nom, conquéraient et massacraient. Ce genre de chose. Et maintenant, personne, ni toi ni moi, ne sait même de qui il s’agit, comment il s’appelait ni à quoi il ressemblait. Les lions boivent dans les lieux saints, et ces petites bestioles visqueuses à huit pattes – comment t’appelles ça, toi ? y en a une près de ton pied – celles qui ont des antennes, elles grouillent sous l’autel. Est-ce que tu comprends, à présent ?

— Non, répondit Frangin.

— Tu ne crains pas la mort ? Tu es un humain ! »

Frangin réfléchit. À quelques pas de là, Vorbis fixait sans un mot le carré de ciel visible.

« Il est réveillé. Il ne parle pas, c’est tout.

— Qu’est-ce qu’on en a à faire ? Il n’est pas question de lui.

— Ben… des fois… quand je travaille aux catacombes… c’est le genre d’endroit où… c’est plus fort que soi… j’veux dire, tous les crânes, ces choses-là… et le Livre dit…

— Voilà, fit Om avec un accent de triomphe amer dans la voix. Tu ne sais pas. C’est ce qui empêche tout le monde de devenir fou, ne pas être sûr, le sentiment que tout va bien se passer en fin de compte. Mais c’est autre chose pour les dieux. Nous, on sait. Tu connais l’histoire du moineau qui vole dans une salle ?

— Non.

— Tout le monde la connaît.

— Pas moi.

— Celle de la vie comme un moineau qui vole dans une salle ? Rien que des ténèbres dehors ? Il vole dans la salle et ce n’est qu’un court instant de chaleur et de lumière ?

— Il y a des fenêtres ouvertes ? demanda Frangin.

— Peux-tu imaginer ce que c’est, être un moineau et savoir qu’il y a les ténèbres ? Savoir qu’ensuite il n’y aura rien à se rappeler, jamais, sinon cet unique instant de lumière ?

— Non.

— Non. Bien sûr. Mais c’est comme ça, être un dieu. Et ce temple… c’est une morgue. »

Frangin regarda autour de lui la vieille bâtisse peuplée d’ombres.

« Ben… et toi, tu sais ce que c’est, être humain ? »

Om rentra sèchement la tête dans sa carapace, ce qu’il obtenait de plus ressemblant à un haussement d’épaules.

« Comparé à un dieu ? Facile. On naît. On obéit à quelques règles. On fait ce que d’autres ordonnent. On meurt. On oublie. »

Frangin le regarda fixement.

« Quelque chose ne va pas ? »

Le novice fit non de la tête. Puis il se leva et s’approcha de Vorbis.

Le diacre avait bu de l’eau dans les mains en coupe de Frangin. Mais on l’aurait dit éteint. Il marchait, il buvait, il respirait. Du moins quelque chose marchait, buvait et respirait. Son corps. Les yeux sombres, pourtant ouverts, paraissaient contempler quelque chose d’invisible à Frangin. À l’évidence, personne ne les habitait. Frangin était sûr, s’il s’éloignait, que Vorbis resterait là, sur les dalles crevassées, et finirait par s’affaisser tout doucement. Le corps du diacre demeurait présent, alors que son esprit n’était localisable sur aucun atlas classique.

Mais là, d’un coup, Frangin se sentait tellement seul que même Vorbis lui était une présence agréable.

« Pourquoi tu t’embêtes avec lui ? Il a fait tuer des tas de gens !

— Oui, mais il a peut-être cru que tu le voulais.

— Je ne l’ai jamais dit.

— Tu t’en fichais, fit le novice.

— Mais je…

— Tais-toi ! »

D’étonnement, la bouche d’Om s’ouvrit.

« Tu aurais pu aider les gens, reprit Frangin. Mais tout ce que tu as fait, c’est taper du pied à droite à gauche, rugir et tenter de faire peur à tout le monde. Comme… comme quand on donne des coups de bâton à un âne. Mais des hommes comme Vorbis ont tellement bien réussi leur affaire qu’à la fin l’âne ne croit plus qu’au bâton.

— Pas terrible comme parabole, fit aigrement Om.

— C’est de la vie réelle que je parle !

— Ce n’est pas ma faute si on emploie mal…

— Si ! Forcément ! Si tu dénatures l’esprit des gens uniquement parce que tu veux qu’ils croient en toi, ce qu’ils font est entièrement de ta faute ! »

Frangin lança un regard noir à la tortue puis s’en fut d’un pas rageur vers le tas de gravats qui dominait une extrémité du temple en ruine. Il farfouilla dedans.

« Qu’est-ce que tu cherches ?

— On a besoin d’emmener de l’eau, répondit le novice.

— Tu ne trouveras rien, fit Om. Tout le monde est parti. Les terres cultivables se sont raréfiées, et les habitants aussi. Ils ont tout emporté avec eux. Pourquoi se fatiguer à chercher ? »

Frangin l’ignora. Il y avait quelque chose sous les rochers et le sable.

« Pourquoi s’embêter avec Vorbis ? gémit Om. De toute façon, dans cent ans il sera mort. On sera tous morts. »

Frangin tira sur le morceau de poterie galbée. Il parvint à l’extraire et découvrit les deux tiers d’une grande jatte cassée dans le sens de la hauteur. Une coupe primitivement aussi large que les bras écartés du novice, mais trop endommagée pour intéresser les pillards.

Elle ne servait à rien. Pourtant elle avait jadis eu son utilité. Des silhouettes en relief en liseraient le bord. Frangin les examina, histoire de se distraire pendant que la voix d’Om continuait sa litanie sous son crâne.

Les silhouettes avaient plus ou moins l’air humaines. Et elles se livraient à des rites religieux. On le devinait à cause des couteaux (ce n’est pas un meurtre quand on le commet pour un dieu). Au centre de la jatte présidait une silhouette plus grande, manifestement importante, une espèce de divinité à laquelle les rites étaient dédiés…

« Quoi ? fit-il.

— Je disais : dans cent ans, on sera tous morts. »

Frangin ne détachait pas les yeux des silhouettes autour de la jatte. Nul ne savait qui était le dieu de ces gens-là, et eux étaient partis. Les lions dormaient dans les lieux saints et…

… Chilopoda aridius, le mille-pattes commun du désert, l’informa la bibliothèque en résidence dans sa mémoire…

… détala sous l’autel.

« Oui, dit Frangin. C’est vrai. » Il leva la jatte au-dessus de lui et se retourna.

Om rentra en vitesse la tête dans sa carapace.

« Mais pour… (Frangin grinça des dents tandis qu’il titubait sous le poids) l’instant… »

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