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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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— Son Altesse veut que j'habille sa lectrice ? Moi, Leroy ? Oh... Madame !

Mais elle n'eut pas le temps d'être blessée par la protestation du petit homme. Deux mains pé-remptoires l'avaient fait pivoter sur ses talons. On dénouait les brides de sa capote qui vola dans un coin de la chambre. Les demoiselles de magasin accoururent à la rescousse, lui enlevèrent son manteau, tandis que Mme de Talleyrand s'écriait avec une indignation au moins égale à celle de Leroy :

— C'est « ma » lectrice, Leroy, et elle vaut bien toutes vos maréchales, duchesses et comtesses de boutique ! Regardez-la seulement ! J'entends que l'on mette cette beauté en valeur. Elle fera ressortir la mienne.

L'œil olympien du couturier devint songeur tandis qu'il venait se planter devant la jeune fille. Il l'examina sur toutes les coutures, tournant autour d'elle à pas lents, comme autour d'un monument. Puis ordonna :

— Enlevez-moi cette affreuse robe ! Elle pue sa province d'une lieue.

Et Marianne se retrouva en jupon et camisole avant d'avoir eu le temps de pousser un soupir. Elle eut le geste instinctif de voiler de ses deux bras sa gorge à demi découverte, mais, d'une petite tape sèche, Leroy les fit retomber.

— Quand on a des seins comme les vôtres, mademoiselle, non seulement on ne les cache pas, mais on les montre, on les étale, on les sertit ! Son Altesse a raison : vous êtes ravissante encore que vous soyez inachevée. Mais je peux prédire que vous serez plus que belle... Quelle ligne ! Quels cheveux ! Quelles jambes ! Ah, les jambes, c'est d'une extrême importance pour la mode actuelle. Les robes dévoilent leur ligne de façon presque indiscrète... A propos, Madame la Princesse sait-elle que la marquise Visconti qui trouve ses cuisses trop fortes a fait faire, chez Coutaud, des gaines lacées qu'elle enfile à chaque jambe comme un corset ! C'est de la folie ! Elle aura l'air d'avoir des jambes en bois ! Mais c'est la femme la plus entêtée que je connaisse.

Le couturier et la princesse se lançaient maintenant dans un assaut de potins, tandis que Mlle Minette dépliait un déshabillé garni de broderie anglaise et de minces rubans lavande qu'elle étalait sur un fauteuil. Mais, tout en papotant, Leroy ne perdait pas son temps. Il prenait soigneusement les mesures de Marianne et, entre deux cancans, énonçait des chiffres que l'une des demoiselles notait gravement sur un carnet. Quand ce fut fini, il permit à la jeune fille ahurie par son verbiage de se rhabiller, puis demanda :

— Que dois-je faire pour Mademoiselle ?

— Un trousseau complet... et vous aussi, mademoiselle Minette. Elle n'a rien ! J'aimerais d'ailleurs que vous lui livriez quelque chose pour ce soir. Il y a dîner et réception.

Leroy leva les bras au ciel :

— Ce soir ? Mais c'est impossible !

— Je croyais que vous ignoriez le mot impossible, Leroy !

— Certes, madame la Princesse, certes ! Mais que Votre Altesse daigne songer que je suis surchargé de commandes et que...

— Je veux une robe ce soir !

Marianne crut un instant que le couturier allait se mettre à pleurer, mais l'une de ses demoiselles se pencha et lui murmura quelque chose à l'oreille. Son visage s'éclaira.

— Ah ! Peut-être ! Mlle Palmyre me rappelle que nous avons une petite robe blanche, toute simple mais charmante, qu'avait commandée Mme la duchesse de Rovigo et qui peut-être...

— Faites porter la robe blanche, coupa la princesse péremptoire. J'espère qu'entre cette femme et moi vous n'hésitez pas ! Voyons maintenant vos idées nouvelles. Fanny, conduisez Mlle Marianne chez elle.

Ahurie, bousculée, Marianne se retrouva trottant derrière la camériste sans avoir même eu le temps de remercier l'excentrique princesse qui, cinq minutes après l'avoir engagée, lui commandait chez le plus grand faiseur de Paris une garde-robe complète, comme si c'était la chose la plus norrmale du monde. Elle n'était pas bien sûre de ne pas être en train de rêver et, pour un peu, elle se fût pincée.

Mais comme, à tout prendre, le rêve était agréable, elle décida de le prolonger aussi longtemps qu'il voudrait bien durer. Ce qui lui arrivait était tellement insensé ! Elle était arrivée ici pleine de honte et de méfiance, craignant presque une de ces aventures terribles comme savait si bien les conter Mrs Anne Radcliff. Et on ne lui parlait que dentelle et satin !

Elle pensa tout à coup au rapport qu'elle allait faire à Fouché le soir même : une débauche de franfreluches, de potins et d'inutilités. Elle aimerait voir la tête qu'il ferait en lisant l'histoire des corsets de cuisse de la marquise Visconti ou la description circonstanciée de M. Leroy ! Au fond, si elle arrivait à le persuader qu'elle n'était pas capable de retenir ou de n'entendre que des futilités, tout irait pour le mieux. Elle ne trahirait personne et, ainsi, Fouché se lasserait peut-être.

Quand Fanny eut refermé sur elle la porte d'une petite chambre claire, située dans un renfoncement du corps du bâtiment principal, et dans laquelle on avait déjà déposé son petit bagage, Marianne, tout en prenant possession des lieux, se surprit à fredonner un air qu'elle avait entendu siffler par un gamin, dans la rue, le matin même. Elle s'arrêta, étonnée de se sentir si gaie tout à coup. Depuis la mort de tante Ellis, elle n'avait pas chanté une note... Mais, après tout, cette subite euphorie n'était rien d'autre que la sainte réaction de sa jeunesse, la traduction fidèle du soulagement né des résolutions qu'elle venait de prendre et aussi de se retrouver confortablement installée dans cette maison raffinée après la catastrophe qu'elle avait vécue et les endroits impossibles où elle s'était trouvée. Combien étaient reposants, après les fureurs de la Manche, après le manoir délabré de Morvan, après les cahots de la diligence et les horreurs de Saint-Lazare, les petits meubles légers, laqués gris et bleu du défunt Directoire, et les murs tendus d'une toile à personnages, toute récente création de Mr Oberkampf et de sa fabrique de Jouy-en-Josas ! Aussi, sans aucun remords, Marianne reprit-elle sa chanson.

Au-dehors, c'étaient le froid, la pluie, la boue et aussi les ombres dangereuses de Morvan et de Jean Le Dru. Mais ni l'un ni l'autre ne viendraient la chercher sous le toit du vice-grand-électeur de l'Empire et, mentalement, Marianne envoya une pensée empreinte d'une certaine gratitude à Joseph Fouché. Entre eux deux, c'était à qui serait le plus malin. Puisqu'il entendait profiter d'elle, Marianne jugeait de bonne guerre de le payer comme il le méritait, de fausse monnaie. Il ne pourrait tout de même pas l'obliger à fracturer les serrures ou à décacheter les lettres. Et, quand il découvrirait enfin qu'elle ne lui était d'aucune aide, elle serait déjà loin.

Quanto é bella giovinezza

Che sen fugge tuttavia

Di doman non v'a certezza...

La dernière note mourut sur les lèvres de Marianne tandis que le grave personnage qui l'accompagnait au piano plaquait avec énergie les derniers accords. Le silence qui suivit effraya la jeune fille. La salle de musique était vaste. La nuit qui venait en cachait les profondeurs et toute la lumière se concentrait sur le piano, doré et enluminé comme un missel, sous les flammes du grand chandelier d'argent posé dessus. Marianne ne voyait aucun de ceux qui l'avaient écoutée. Elle savait qu'il y avait là Mme de Talleyrand et aussi Charlotte, sa fille adoptive, une gamine de onze ans aux traits encore incertains, mais au sourire sans mystère, et aussi le précepteur de celle-ci, M. Fercoc. Cependant, elle ne pouvait situer où ils étaient assis. Tout ce qu'elle voyait nettement c'était ce vieux monsieur grave en perruque blanche auquel on l'avait présentée avec beaucoup de formes. C'était le professeur de Charlotte, mais c'était aussi un musicien célèbre qui dirigeait le Conservatoire et qui s'appelait M. Gossec. Ce n'en était pas plus rassurant, puisque c'était de lui surtout que la princesse attendait le verdict.

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