Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
– Et alors, dit la marquise en secouant la tête d’un air d’incrédulité, cette femme généreuse et fidèle, que vous ne daignez pas seulement regarder, se jette par désespoir dans les bras de votre ami Pierre, et se console avec lui de votre abandon?
Le Corinthien fut outré de cette accusation. Il n’aurait jamais pensé que la vanité froissée pût donner à Joséphine des pensées aussi mauvaises et de tels accès de méchanceté. Il en fit la cruelle épreuve; car, dans son indignation, il défendit chaudement la Savinienne, et, poussé à bout par les sarcasmes amers de la marquise, il se laissa entraîner jusqu’à rabaisser celle-ci pour exalter sa rivale. Alors Joséphine entra en fureur, eut de véritables attaques de nerfs et ne s’apaisa que lorsque, brisée de fatigue, épuisée de larmes, elle eut jeté à ses pieds son amant, égaré et brisé comme elle.
Ces orages se renouvelèrent la nuit suivante, et furent plus violents encore. Joséphine chassa le Corinthien de sa chambre, et, quand il fut dans le passage secret, elle eut de tels sanglots et de tels délires, qu’il revint sur ses pas pour la défendre contre elle-même. Ils se réconcilièrent pour se brouiller encore; et, dans ces tristes convulsions d’un amour que la foi ne dominait plus, il y eut de ces paroles qui tuent l’idéal, et de ces réponses que rien ne peut effacer. Le Corinthien, consterné, se demandait avec épouvante si c’était de l’amour ou de la haine qu’il y avait entre lui et Joséphine.
Jusque-là de telles précautions avaient été prises par eux, que pas un souffle, pas un bruit imprudent n’avait troublé le silence des longues nuits du vieux château. Mais, dans ces deux nuits d’orage, on se fia trop à l’épaisseur des murs et à la situation isolée de l’appartement. Le comte, qui dormait peu et d’un sommeil léger, comme tous les vieillards, fut frappé des cris étouffés, des sourds gémissements et des éclats de voix soudainement comprimés, qui semblaient s’exhaler des flancs massifs de la muraille. Le passage secret passait non loin de sa chambre à coucher. Il le savait, mais il ignorait qu’une communication pût être établie entre cette impasse et le boyau plus étroit et plus mystérieux que le Corinthien seul avait découvert dans la boiserie de la chapelle.
Le vieux comte croyait peu aux revenants. Il pensa d’abord à sa petite-fille, se leva, et approcha de son appartement qui était situé au bout du corridor et qui avait une communication par la tourelle avec l’atelier. Il n’entendit aucun bruit, entra doucement, trouva Yseult paisiblement endormie, et traversa sa chambre pour descendre le petit escalier tournant qui conduisait au cabinet de la tourelle. Durant ce court trajet, les bruits étranges qui l’avaient frappé ne se firent plus entendre. Mais quand il se fut avancé sur la tribune de l’atelier, il lui sembla les retrouver encore.
Le comte avait toujours eu la vue très basse, et en revanche l’oreille excessivement fine et exercée. Il entendit venir, comme par un conduit acoustique, deux voix qui se querellaient, et qui semblaient partir de très loin. Il examina les sculptures avec son lorgnon; mais le panneau mobile était trop haut pour qu’il pût en voir le disjoint. D’ailleurs il n’entendait plus rien, et il allait se retirer, lorsqu’il vit le panneau s’ébranler, glisser comme dans une coulisse, et le Corinthien pâle, les cheveux en désordre et la rage dans les yeux, sauter de dix pieds de haut sur un tas de copeaux qu’il avait placés là pour amortir le bruit de sa chute quotidienne. Il montait avec une échelle qu’il jetait ensuite par terre sur ces mêmes copeaux pour ôter tout soupçon à ceux qui pourraient entrer la nuit dans l’atelier.
Aussitôt que le comte avait vu remuer le panneau, il s’était retiré en arrière, et, se cachant derrière le rideau de tapisserie, il avait lorgné et observé le Corinthien sans être aperçu. À peine le jeune homme se fut-il retiré que le comte descendit dans l’atelier, frotta le bout de sa béquille dans un pot de blanc de céruse, et fit sur le panneau mobile une marque pour le reconnaître. Puis, avant que le jour fût levé, il alla réveiller Camille, son vieux valet de chambre, le plus petit, le plus vert, le plus pointu, le plus rusé et le plus discret de tous les Frontins du temps passé. Camille prit ses passe-partout et conduisit son maître par un autre chemin à l’atelier. Il posa l’échelle contre la boiserie désignée, prit sa petite lanterne sourde, grimpa lestement malgré ses soixante-dix ans, pénétra dans le couloir mystérieux comme un furet, et, traversant la trouée faite dans l’impasse, arriva jusqu’à la porte de l’alcôve de la marquise, qu’il connaissait fort bien pour avoir dans se jeunesse fait passer par là un rival de son maître. À telles enseignes que le couloir avait été muré, mais trop tard.
Lorsqu’il revint apprendre au comte (non pas sans quelque embarras) le résultat de son voyage à travers les murs, le comte, au lieu de se troubler, lui dit d’un air ironique: – Camille, je ne savais pas qu’au lieu d’un couloir il y en avait deux! J’ai été trompé plus longtemps que je ne croyais.
Puis, lui recommandant le silence sur l’existence du couloir et se gardant bien de lui dire quel homme il avait vu en sortir, il alla se recoucher assez tranquillement. Il avait tant vécu, que rien ne pouvait lui sembler neuf, ni exciter sa stupeur ou son indignation. Mais il ne s’endormit pas avant d’avoir calculé ce qu’il avait à faire pour mettre fin à une intrigue qu’il ne voulait tolérer en aucune façon.
Le lendemain, de grand matin, le jeune Raoul partit pour la chasse avec Isidore Lerebours, dont il se servait comme d’un piqueur robuste pour courir le lièvre, et comme d’un maquignon effronté dans l’achat ou l’échange de ses chevaux. Vers midi, en revenant au château, il lui adressa plusieurs questions sur la Savinienne, dont la beauté avait excité en lui quelque désir; et Isidore lui ayant répondu que c’était une prude hypocrite, il lui demanda s’il jugeait qu’elle serait sensible à quelques présents. Isidore, qui désirait surtout se venger de Pierre, l’encouragea dans son projet de séduction, et ajouta que si on pouvait écarter le fils Huguenin, qui était fort jaloux d’elle, il serait bien plus facile de s’en faire écouter.
– Éloigner cet ouvrier de la maison ne me paraît pas chose aisée, répondit Raoul; mon père et ma sœur en sont coiffés, et le citent à tout propos comme un homme de génie. Quel homme est-ce?
– Un sot, répondit l’ex-employé aux ponts-et-chaussées, un manant, qui vous manquerait de respect si vous vous commettiez avec lui en quoi que ce soit. Il se sonne de grands airs parce que M. le comte le protège, et il dit tout haut que si vous faisiez mine de regarder la Savinienne, vous trouveriez à qui parler, tout comte que vous êtes.