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Le Compagnon Du Tour De France

Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:

Pierre Huguenin et son p?re sont compagnons. Le Comte de Villepreux les a engag?s pour qu'ils restaurent les boiseries de sa chapelle. Le Comte vit avec deux jeunes femmes: sa fille Yseult, tr?s cultiv?e et ?prise d'id?al, et la Marquise Jos?phine des Fresnays, qui est passionn?e et romantique. Pierre Huguenin quitte le manoir pour aller chercher des ouvriers capables de remplacer son p?re qui a eu un accident le rendant inapte au travail. Il ram?ne son ami nantais, le Corinthien qui abandonne son amie La Savinienne au profit de Jos?phine. Le Comte de Villepreux refuse de voir des roturiers, m?me cultiv?s, entrer dans sa famille. Il exp?die le Corinthien en Italie. Pierre et Yseult doivent, eux aussi, renoncer ? leur amour, bien qu'il soit pur et calme.
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Aussi, à son réveil, reçut-il comme un coup de poignard la nouvelle que Pierre lui apporta de l’arrivée de la Mère et de sa présence au château. Amaury eût voulu se cacher sous terre, mais il fallut se résigner à paraître devant elle. Il s’arma de courage, prit un air dégagé, caressa les enfants, joua avec eux, et parla d’affaires à la Savinienne, essayant de lui faire oublier, par beaucoup de zèle et de dévouement à ses intérêts matériels, le froid glacial de ses regards et l’aisance forcée de ses manières. En affectant cette audace, le Corinthien pensait malgré lui aux roués de la Régence, dont Joséphine l’avait entretenu toute la nuit, et peu s’en fallait qu’il n’essayât de se croire marquis. La Savinienne l’écoutait, avec une stupeur profonde, l’entretenir du logement qu’il allait lui chercher et des pratiques qu’il allait lui recruter pour l’établissement de son industrie. Elle le laissait remuer et habiller autour d’elle sans lui répondre, et cet accablement silencieux où il la vit commença à l’effrayer. Il sentit s’évanouir son courage, et fût saisi d’un respect craintif qui ne s’accordait guère avec ses essais d’outrecuidance.

La Savinienne se leva enfin, et lui dit en lui tendant la main:

– Je vous remercie, mon cher fils, de l’empressement que vous me marquez; mais il ne faut pas que cela vous tourmente. Je n’ai pas besoin d’aide pour le moment; j’ai rencontré déjà ici des personnes qui s’intéressent à moi, et mon logement sera bientôt trouvé. Allez à votre ouvrage, je vous prie; la journée est commencée, et vous savez que le devoir d’un bon compagnon est l’exactitude.

Pierre resta auprès d’elle un peu après que le Corinthien se fut retiré, s’attendant à voir l’explosion de sa douleur; mais elle demeura ferme et silencieuse, n’exprima aucun regret, aucun doute, et ne témoigna pas qu’elle eût changé de projets pour son établissement à Villepreux.

Aussitôt que Pierre se fut rendu à l’atelier, la Savinienne reprit son deuil qu’elle avait quitté en voyage, arrangea sa cornette avec soin, rangea sa chambre, prit ses enfants par la main, et les conduisit à une servante qui se chargea de les mener déjeuner; puis elle demanda s’il lui serait possible de parler à mademoiselle de Villepreux. Au bout de quelques minutes, elle fut introduite dans l’appartement de la jeune châtelaine.

Yseult avait peu dormi. Elle venait de s’éveiller, et le premier sentiment qui lui était venu en ouvrant les yeux avait été un désenchantement cruel et une secrète confusion. Mais son parti était pris dès la veille, et lorsqu’on vint lui dire que la femme installée par elle dans la chambre des voyageurs demandait à la voir, elle résolut d’être grande et de ne rien faire à demi.

– Asseyez-vous, dit-elle à la Savinienne en lui tendant la main et en la faisant asseoir à côté de son lit. Êtes-vous reposée? Vos enfants ont-ils bien dormi?

– Mes enfants ont bien dormi, grâce à Dieu et à votre bon cœur, mademoiselle, répondit la Savinienne en baisant la main d’Yseult d’un air digne qui empêcha la jeune fille de repousser cet acte de déférence et de gratitude.

– Je ne viens pas pour vous demander pardon de ne pas avoir deviné hier à qui je parlais; je vous sais au-dessus de cela. Je ne viens pas non plus me confondre en remerciements pour votre bonté envers nous; on m’a dit que vous n’aimiez pas les louanges. Mais je viens à vous comme à une personne de grand cœur et de bon conseil, pour vous confier un chagrin que j’ai.

– Qui donc vous a inspiré cette confiance en moi, ma chère dame? dit Yseult en faisant un grand effort sur elle-même pour encourager la Savinienne.

– C’est maître Pierre Huguenin, répondit avec assurance la Mère des compagnons.

– Vous lui avez donc parlé de moi? reprit Yseult tremblante.

– Nous avons parlé de vous pendant plus d’une heure, répondit la Savinienne, et voilà pourquoi je vous aime comme si je vous avais vue naître.

– Savinienne, vous me faites beaucoup de bien de me dire cela, reprit Yseult qui, malgré tout son courage, sentit une larme brûlante s’échapper de ses yeux. Quand vous reverrez maître Pierre, vous pourrez lui dire que je serai votre amie comme je suis la sienne.

– Je le savais d’avance, répondit la Savinienne; car j’en venais faire l’épreuve tout de suite.

Ici la Savinienne raconta son histoire à Yseult depuis son mariage avec Savinien jusqu’au moment où elle avait quitté Blois pour se rendre à l’invitation du Corinthien. Puis elle ajouta:

– Je vous ai bien fatiguée de mon récit, ma bonne demoiselle; mais vous allez voir que c’est une affaire délicate, et sur laquelle je ne pouvais consulter que vous. Malgré toute l’estime que j’ai pour maître Pierre, nous n’avons pas pu nous entendre hier soir; et, aujourd’hui, je suis encore loin de comprendre ce qu’il veut m’expliquer. Il me dit que le Corinthien doit être sculpteur; qu’il faut pour cela qu’il rentre en apprentissage; que c’est vous, mademoiselle, et monsieur votre père, qui voulez l’envoyer à Paris; que, pendant bien des années, il ne gagnera rien et vivra de vos bienfaits. S’il en est ainsi, le mariage que nous avions projeté ne peut avoir lieu; car, si j’épousais le Corinthien l’année prochaine, je tomberais à votre charge, et j’y serais encore pour bien longtemps, ainsi que mes enfants. Quand même vous consentiriez à cela, moi je ne le voudrais pas: mes enfants sont nés libres, ils ne doivent pas être élevés dans la domesticité. C’est un préjugé que mon mari avait, et que je respecterai après sa mort. Je n’ai pas caché à Pierre que le projet de son ami me faisait de la peine. Mais sans doute le Corinthien tient plus à ce projet qu’à moi; car ce matin, quand je l’ai revu, il était si gêné et si singulier avec moi que je ne l’ai plus reconnu. Il semblait m’en vouloir de ce que je ne partageais pas ses illusions. Voilà la position où nous sommes. Elle est triste pour moi, et je ne suis pas sans remords d’être venue ici confier mon existence au hasard et au caprice d’un jeune homme, tandis que je pouvais rester là-bas sous la protection d’un ami sage et fidèle qui, pour rien au monde ne m’aurait abandonnée. C’est, je crois, un crime pour une veuve qui a des enfants que d’écouter son cœur dans le choix de l’homme qui doit les protéger. Elle ne devrait consulter que sa raison et son devoir. Oui, je suis grandement coupable, je le sens à cette heure. Mais la faute est faite: revenir sur ce que j’ai dit au Bon-Soutien serait un manque de dignité, et la mère des enfants de Savinien ne doit point passer pour une femme légère et capricieuse; cela retomberait un jour sur l’honneur de sa fille. Il faut donc que je cherche à tirer le meilleur parti possible de la mauvaise position que je me suis faite. C’est pour cela, et non pour vous ennuyer de mon chagrin, que je suis venue consulter celle que Pierre Huguenin appelle le bon ange des cœurs brisés.

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