Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
Le récit de la Savinienne avait levé le poids énorme qui oppressait le cœur d’Yseult. Elle fut reconnaissante du bien qu’elle venait de lui faire, et en même temps touchée de la sagesse et de la droiture de cette femme, qui n’avait d’autre lumière dans l’âme que celle de son devoir.
– Ma chère Savinienne, dit-elle, vous me demandez conseil, et vous me paraissez si sage qu’il me semble que ce serait à moi d’en recevoir de vous à chaque instant de ma vie. Je ne puis vous rien apprendre de ce qui se passe au fond du cœur de votre Corinthien. Il me paraît impossible qu’il n’adore pas un être tel que vous; et cependant je craindrais de vous tromper en vous disant que ce jeune homme préférera le bonheur domestique et la vie paisible et laborieuse de l’ouvrier aux luttes, aux souffrances et aux triomphes de l’artiste. Nous causerons assez souvent de lui, j’espère, pour que j’arrive à vous faire comprendre ce que son génie et son ambition lui commandent. J’en ai parlé quelquefois avec Pierre, et Pierre vous dira là-dessus d’excellentes choses dont il m’a convaincue, et qui m’ont décidée à développer la vocation du sculpteur au lieu de l’entraver.
La Savinienne ouvrait de grands yeux, et s’efforçait de comprendre Yseult.
– Vous avez donc eu aussi la pensée que vous le poussiez à sa perte? lui dit-elle avec un profond soupir.
– Oui, je l’ai eue quelquefois, et j’étais effrayée de l’empressement que mon père mettait à tirer cet enfant de sa condition pour le livrer à tous les dangers de Paris et à tous les hasards de la vie d’artiste. Il me semblait qu’il prenait une grande responsabilité, et que si le Corinthien ne réussissait pas au gré de nos espérances, nous lui aurions rendu un bien triste service.
– Et alors vous avez cependant continué à lui mettre cela en tête?
– Pierre a décidé que nous n’avions pas le droit de lui ôter. Chacun de nous a ses aptitudes, et porte en soi le germe de sa destinée, ma bonne Savinienne. Dieu ne fait rien pour rien. Il a ses vues mystérieuses et profondes en nous douant de tel ou tel talent, de telle ou telle vertu, et peut-être aussi de tel ou tel défaut. Les instincts de la jeunesse sont sacrés, et nul n’a le droit d’étouffer la flamme du génie. Au contraire, c’est un devoir de l’exciter et de la développer, au risque de donner à l’homme autant de souffrances que de facultés nouvelles.
– Ce que vous dites, j’ai peine à le croire, répondit la Savinienne, et je ne sais plus comment me diriger au milieu de tout cela. J’allais vous dire que si le Corinthien doit être riche, heureux et considéré dans son nouvel état, j’étais décidée à me sacrifier, à me taire ou à m’en aller; mais vous me dites qu’il va souffrir, se perdre peut-être, et qu’il faut pourtant risquer tout cela pour plaire à Dieu. Vous êtes plus savante que moi, et vous parlez si bien que je ne sais comment vous répondre, sinon que je ne comprends pas, et que j’ai bien du chagrin.
En parlant ainsi, la Savinienne se mit à pleurer, ce qui ne lui arrivait pas souvent, à moins qu’elle ne fût seule.
Yseult essaya de la consoler, et la conjura de ne rien précipiter. Elle l’engagea à s’établir dans le village, ne fût-ce que pour quelques mois, afin de voir si le Corinthien, libre dans son choix et livré à ses réflexions, ne reviendrait pas à l’amour et au bonheur calme. Yseult était aussi loin que la Savinienne de supposer l’infidélité d’Amaury. Les amours de la marquise étaient si bien protégés par la découverte du passage secret, le Corinthien avait tant de discrétion et de prudence dans ses relations officielles avec le château, que personne n’en avait le moindre soupçon.
La Savinienne reprit donc courage et se décida à rester. Yseult la supplia, au nom de ses enfants, de ne pas avoir avec elle de fierté exagérée, et de garder au moins sa chambre dans le pavillon de la cour; lui observant qu’elle y travaillerait pour le village en même temps que pour le château, et qu’elle n’y pourrait être considérée en aucune façon comme domestique. La Savinienne céda, et resta ainsi, pendant le reste de la saison, dans une amitié presque intime avec mademoiselle de Villepreux, qui ne passait pas un jour sans aller causer avec elle une heure ou deux, et qui donnait des leçons d’écriture et de calcul à sa petite Manette. Cette intimité donna bien plus souvent à Pierre l’occasion de voir Yseult, et de se passionner pour cette noble créature.
Pendant que la Savinienne résignée travaillait pour ses enfants, et retrempait dans l’amitié et le sentiment religieux son cœur vide et désolé, le Corinthien souffrait de bien grandes tortures. Toujours contraint et humilié de lui-même en présence de cette noble femme, il allait s’étourdir sur ses remords auprès de la marquise; mais il n’y trouvait plus le même bonheur. Une tristesse profonde, une inquiétude incessante s’étaient emparées de Joséphine. Il semblait au Corinthien qu’elle lui cachât quelque secret. La crainte du monde régnait sur elle, malgré toutes les malédictions qu’elle lui adressait tout bas, et toutes les vengeances qu’elle croyait tirer de lui dans ses plaisirs cachés avec l’homme du peuple. Mais, au moindre bruit qui se faisait entendre, elle avait dans les bras d’Amaury des tressaillements ou des défaillances qui trahissaient la honte et la peur. Il s’en indignait parfois, et d’autres fois il les excusait; mais, au fond, il eût désiré plus d’audace et de confiance à cette maîtresse fougueuse dans le plaisir, lâche dans la réflexion. En présence de ses craintes, le Corinthien sentait amollir sa fierté, et se résignait à de grands sacrifices. Pour écarter les soupçons que son changement de caractère eût pu faire naître, la marquise voulait voir le monde de temps en temps; et, malgré les humiliations qu’elle y avait subies, elle ne perdait pas une occasion de s’y rattacher. Sa coquetterie et sa frivolité renaissaient chaque jour de leurs cendres. Le Corinthien avait de grands emportements de colère et de tendresse; et, dans ces luttes, il lui semblait qu’au lieu de se ranimer son cœur se lassait et tendait à s’endurcir. Son caractère s’aigrissait; il fuyait Pierre, résistait au père Huguenin, et méprisait presque les autres compagnons. Les dures habitudes de la pauvreté commençaient à lui peser; il n’avait plus de plaisir à sculpter sa boiserie, aspirant avec anxiété à tailler dans le marbre et à voir des modèles. La bonne Savinienne remarquait avec douleur qu’il prenait des goûts de toilette et des habitudes de nonchalance.