Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
– Quelle proposition, mon oncle? demande Joséphine effrayée.
– Celle de partir tout de suite pour l’Italie, afin d’aller se livrer au culte de l’art sur une terre qui en a gardé les traditions et qui lui fournira les plus beaux modèles. Je lui donnerai tous les moyens d’y faire de bonnes études et de rapides progrès. Dans deux ans peut-être il pourra concourir pour un prix, et alors vous aurez pour époux un élève distingué auquel votre fortune aplanira le chemin de la réputation.
– Je suis bien sûre, mon oncle, dit Joséphine, que ce jeune homme ne l’entend pas ainsi. Il est fier, désintéressé: il ne voudrait pas devoir ses succès à la position que je lui aurais faite dans le monde.
– Il a de l’ambition, dit le comte; quiconque se sent artiste en a, et la soif de la gloire vaincra bien vite ses scrupules.
– Mais moi, mon oncle, je ne voudrais pas servir d’instrument à la fortune d’un ambitieux. Si le Corinthien pouvait accepter ma fortune avant d’avoir à m’offrir un nom en échange, je douterais de son amour et ne le partagerais plus.
– Eh bien, comme le temps presse et qu’il faut prendre un parti, je vais l’interroger, dit le comte en se levant. Il faut qu’il sache bien que vous l’aimez assez pour l’épouser, quelle que soit sa position, et que j’y consentirais, dût-il rester simple ouvrier. N’est-ce pas que c’est bien là votre pensée?
– Mais, mon oncle…, dit Joséphine en se levant aussi et en retenant le comte qui faisait mine de la quitter, donnez-moi le temps de la réflexion. Je n’ai jamais songé à tout cela, moi! Prendre l’engagement de me remarier, quand je ne suis pas encore veuve, et que je ne connais du mariage que ses plus grands maux… c’est impossible! il faut que je respire, que je demande conseil…
– À qui, ma chère nièce, au Corinthien?
– À vous, mon oncle, c’est à vous que je demanderai conseil! s’écria Joséphine en se jetant dans les bras du comte avec une ruse caressante.
Le vieux seigneur comprit fort bien que la jeune marquise le suppliait de la détourner d’un engagement dont elle avait peur, et qu’elle ne demandait qu’un peu d’aide pour rompre une liaison dont elle rougissait. Joséphine avait aimé le Corinthien, mais elle était vaine: on ne renonce pas au grand monde quand on s’est sacrifié pour y être admise. On aime mieux y briller quelquefois, sauf à y souffrir sans cesse, que d’en être bannie et de n’y pouvoir plus rentrer.
Le comte, riant en lui-même du succès de sa feinte, la quitta en lui promettant de réfléchir à l’explication qu’il aurait avec le Corinthien et en lui donnant jusqu’au soir pour y réfléchir elle-même.
La marquise courut trouver Yseult, et lui raconta de point en point tout ce que le comte venait de lui dire. Yseult l’écouta avec une vive émotion. Sa figure s’éclaira d’une joie étrange; et la marquise, en finissant son récit, vit avec surprise des larmes d’enthousiasme inonder le visage de sa cousine.
– Eh bien, lui dit-elle, qu’as-tu donc, et que penses-tu de tout cela?
– Ô mon cher, mon noble aïeul! s’écria Yseult en levant les yeux et les mains vers le ciel; j’en étais bien sûre, j’avais bien raison de compter sur lui! Je le savais bien, moi, que, dans l’occasion, sa conduite s’accorderait avec ses paroles! Oh! oui, oui, Joséphine, il faudra épouser le Corinthien!
– Mais je ne te comprends pas, Yseult: tu me disais tantôt qu’il ne me rendrait jamais heureuse, qu’il fallait rompre avec lui; et maintenant tu me conseilles de m’engager à lui pour toujours!
– J’avais cru devoir te parler ainsi et te montrer les défauts de ton amant pour te guérir d’un amour qui me semblait coupable. Mais mon père a eu le vraie morale, lui! Il t’a conseillé de redevenir fidèle à ton mari, à l’approche de cette heure solennelle, après laquelle tu seras libre, et pourras faire le serment d’un amour plus légitime et plus heureux!
– Ainsi tu me conseilles toi-même d’épouser le Corinthien! Et son ambition, et sa jalousie, et ses outrages, dont j’ai tant souffert, et son amour pour la Savinienne qui n’est peut-être pas éteint? Tu oublies que cette nuit je l’ai chassé d’ici dans un accès de haine et de colère inexprimable.
– Il reviendra te demander pardon de ses torts, et tu le corrigeras de ses défauts en le guérissant de ses souffrances, en lui prouvant ta sincérité par des promesses…
– C’est de la folie! s’écria la marquise poussée à bout. Ou vous jouez, ton père et toi, une comédie pour m’éprouver, ou vous êtes sous l’empire de je ne sais quel rêve de républicanisme romanesque auquel vous voulez me sacrifier. Je voudrais bien voir ce que dirait mon oncle si tu voulais épouser Pierre Huguenin, et ce que tu dirais toi-même si on te le conseillait!…
Yseult sourit, et déposa sans rien répondre un long baiser sur le front de sa cousine. Son visage avait une expression sublime.
CHAPITRE XXIX
Le soir de ce jour déjà si rempli d’émotions, Pierre et le Corinthien travaillaient à la lumière, agités eux-mêmes d’une sorte de fièvre. Amaury, ennuyé de son entreprise, se hâtait d’achever ses dernières figures sculptées, et aspirait à entamer les ornements plus faciles auxquels Pierre devait l’aider. La partie de pure menuiserie n’avait pas été à beaucoup près aussi vite. Il y avait encore bien des panneaux disjoints, bien des moulures inachevées. Mais le père Huguenin avait été forcé de prendre patience; car son fils voulait achever avant tout l’escalier de la tribune, qu’il s’était réservé comme le morceau le plus important et le plus difficile. Pierre ne disait pas que, dans le secret de son âme, il chérissait cette partie de l’atelier qui le rapprochait du cabinet de la tourelle, et de la tribune, où quelquefois il n’était séparé d’Yseult que par la porte, souvent entr’ouverte, du cabinet d’étude.
Retranché dans le fond de l’atelier, Pierre avait depuis quelque temps travaillé sans relâche. Non seulement il voulait que son escalier fût une pièce conforme à toutes les lois de la science, mais il voulait encore en faire une œuvre d’art. Il songeait à lui donner le style, le caractère, le mouvement non seulement facile et sûr, mais encore hardi et pittoresque. Il ne fallait pas que ce fût l’escalier coquet d’un restaurant ou d’un magasin, mais bien l’escalier austère et riche d’un vieux manoir, tel que ceux qu’on voit au fond des intérieurs de Rembrandt, sur lesquels la lumière douteuse et rampante monte et décroît avec tant d’art et de profondeur. La rampe en bois, découpée à jour, et les ornements des pendentifs, devaient aussi être d’un choix particulier. Pierre eut le bon sens et le bon goût d’emprunter le dessin de ces parties aux ornements de l’ancienne boiserie. Il les adapta aux formes et aux dimensions de son escalier, et là ses connaissances en géométrie lui devinrent de la plus grande utilité. C’était un travail d’architecte, de décorateur et de sculpteur en même temps. Pierre était sévère envers lui-même. Il se disait que ce serait peut-être la seule occasion qu’il aurait dans sa vie d’unir sérieusement les conditions de l’utile à celles du beau, et il voulait laisser dans ce monument, où des générations d’ouvriers habiles avaient exécuté de si belles choses, une trace de sa vie, à lui, ouvrier consciencieux, artiste et noble.