Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
Il attendit que le comte de Villepreux fût bien reposé, et se risqua à lui demander une entrevue. Elle lui fut d’abord refusée. Il insista, et l’obtint.
Le vieillard était pâle et sévère. – Pierre, dit-il d’une voix affaiblie, venez-vous insulter à la douleur et à la maladie? Vous que j’aimais comme mon fils, vous à qui j’ai ouvert mes bras, et pour qui j’aurais donné la moitié de mes biens comme à l’homme le plus digne et le plus utile, vous m’avez trompé, vous m’avez déchiré le cœur; vous avez séduit ma fille!
Pierre ne fut pas dupe de cette déclamation préparée d’avance, et sourit intérieurement de la peine qu’on voulait se donner pour enchaîner un homme qui venait se livrer de lui-même. – Non, monsieur le comte, répondit-il d’un ton ferme, je n’ai pas un pareil crime à me reprocher; et si j’avais été assez lâche pour y songer, votre noble fille eût su s’en garantir. Je puis vous jurer, par tout ce qu’il y a de plus sacré pour vous et pour moi sur la terre, par elle, que ma main a touché la sienne hier pour la première fois, et que jamais, avant cet instant, je n’avais eu la pensée qu’elle pût m’aimer.
Cette déclaration, qu’il était impossible de révoquer en doute quand on connaissait tant soit peu la sincérité et la moralité de Pierre Huguenin, ôta un poids affreux au vieux comte. Il connaissait trop sa petite-fille pour craindre que son roman ne ressemblât à celui de la marquise. Mais en apprenant que l’éclosion du projet d’Yseult était si récente, il eut l’espoir de l’y faire renoncer plus aisément.
– Pierre, dit-il, je vous crois; je douterais de moi-même plutôt que de vous. Mais aurez-vous autant de courage que de franchise? N’ayant rien fait, comme je le présume, pour égarer l’esprit de ma fille, ferez-vous tout votre possible pour la ramener à son devoir et à la soumission qu’elle me doit?
– Vous allez bien vite, monsieur le comte, répondit Pierre, et vous avez de ma force d’âme une bien haute opinion apparemment. Je vous en remercie humblement, mais je voudrais savoir pourquoi vous refuseriez la main de votre fille chérie à l’homme que vous estimez au point de lui demander d’emblée un effort de vertu que vous n’oseriez attendre d’aucun autre.
Cette question embarrassante fut la seule vengeance que Pierre voulut tirer de l’hypocrisie du vieux comte. Celui-ci ne pouvait y répondre qu’avec des arguments puérils, et il s’embarqua dans des considérations si mesquines et si vulgaires que Pierre en eut pitié. Il invoqua des engagements pris d’avance pour l’établissement d’Yseult. Pierre savait bien qu’il mentait, et qu’il n’aurait pas promis sa petite-fille sans qu’elle y eût consenti. Il parla du monde, de l’opinion, des préjugés; du malheur, de l’abandon, et du mépris qui seraient le partage de sa fille, si elle écoutait la voix de son cœur sans consulter ce monde absurde et injuste, auquel il fallait, cependant, prêter foi et hommage, sous peine de n’avoir plus une pierre où reposer sa tête. Yseult était un enfant: elle se repentirait d’avoir cédé à une inspiration romanesque, le jour où il serait trop tard pour en revenir; et, Pierre, à son tour, se repentirait amèrement; il serait livré à l’humiliation, au remords, à la douleur mortelle de voir souffrir un être qui se serait sacrifié pour lui.
– En voilà bien assez, monsieur le comte, dit Pierre, pour motiver votre crainte et votre refus. Tout cela ne serait rien, si je n’étais décidé d’avance à vous donner gain de cause; car j’ai une plus haute idée que vous de la sagesse et de la fermeté de votre fille. Mais je venais ici pour vous dire ce à quoi vous ne vous attendez peut-être pas: c’est que je refuserais de devenir votre gendre lors même que vous y consentiriez. Comme je suis un homme simple et ignorant, et cependant un honnête homme, et comme vous n’avez pas voulu me dire si la richesse était un droit et la pauvreté un devoir, dans le doute je m’abstiens et reste pauvre. Voilà toute ma réponse.
Le comte ouvrit ses bras à l’artisan, et, affaibli par la peur, la maladie et la reconnaissance, le remercia en pleurant de ce qu’il voulait bien ne pas toucher à sa richesse et à sa vanité.
– Maintenant, lui dit Pierre froidement après avoir subi un torrent d’éloges qui n’enfla pas beaucoup son orgueil, je vous demande le permission de voir mademoiselle de Villepreux et de lui parler sans témoins.
– Allez, Pierre! répondit le comte après un moment d’hésitation et de trouble. Vous ne pouvez pas mentir, c’est impossible. Ce que vous avez promis, vous le tiendrez. Ce que vous avez conçu, vous l’exécuterez.
Pierre resta enfermé deux heures avec Yseult. Ils débattirent pied à pied leur différente manière de comprendre et de pratiquer le beau idéal. Yseult était inébranlable dans son dessein de s’unir à celui qu’elle avait élu; et Pierre, accablé de cette lutte contre lui-même, ne sut que lui répondre lorsqu’elle finit en lui disant:
– Pierre, je reconnais qu’il faut que nous nous quittions pour quelques mois, pour quelques années peut-être. La douleur et l’effroi que j’ai éprouvés hier en voyant mon père désavouer le choix immuable que j’ai fait de vous, m’ont appris à quels remords je serais en proie si je causais par ma résistance la mort de l’homme que je chéris le plus au monde après vous; oui, Pierre, après vous; le plus vertueux des deux a la plus grande place dans mon cœur. Mais j’ai envers mon aïeul des devoirs de toute la vie, dont un jour de faiblesse et d’erreur de sa part ne saurait me dégager. Tant qu’il sera contraire à mon amour, je ne lui en parlerai plus; à Dieu ne plaise que j’empoisonne ses dernières années par une persécution à laquelle il céderait peut-être! Mais il est possible que de lui-même (et j’y compte, moi, qui ne suis pas habituée à douter de lui), il revienne à la vérité que je lui ai toujours vu pratiquer. S’il persiste, je me soumettrai à toutes ses volontés, excepté à celle d’épouser un autre homme que vous. À cet égard, je ne me regarde plus comme libre. Ce que je vous ai dit, je l’ai juré à Dieu et à moi-même. Je ne me parjurerai pas. Ainsi, dans un an comme dans dix, le jour où je serai libre, si vous avez eu la patience de m’attendre, Pierre, vous me retrouverez dans les sentiments où vous me laissez aujourd’hui.
Trois jours après, le comte, son fils, sa fille et sa nièce roulaient en berline à quatre chevaux sur la route de Paris, et le Corinthien en diligence sur celle de Lyon pour gagner l’Italie. La Savinienne rangeait le cabinet d’Yseult, et versait de grosses larmes en silence. Le Berrichon chantait dans l’atelier; et Pierre Huguenin, pâle comme un linceul, amaigri, vieilli de dix années en un jour, travaillait d’un air calme, et répondait avec douceur aux caresses et aux questions inquiètes de son père.
Fin
1840