Le grand silence [The Alien Years - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Flammarion
- ISBN: 2-08-067761-6
- Переводчик: Bernard Sigaud
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le grand silence [The Alien Years - fr]». Краткое содержание книги:
Indiciblement beaux ou incroyablement hideux – les avis sont partagés sur les géants d’outre-espace –, refusant toute communication depuis les enclaves impénétrables où ils se sont enfermés, ils dirigent la planète selon des voies mystérieuses par l’intermédiaire de collaborateurs humains télépathiquement asservis. Communications, gouvernements et systèmes bancaires disparaissent, plongeant le monde dans le chaos. Coupures d’électricité à grande échelle, pandémies, déportations et exécutions massives sanctionnent les tentatives de rébellion. Les Entités, comme on les appelle, sont venues, Elles ont vu, Elles ont vaincu. Mais pas sur toute la ligne… En Californie du Sud, le vieux colonel Carmichael prêche la Résistance au milieu de son clan rassemblé dans les collines de Santa Barbara. Ex-hippie ou ex-militaire, escroc repenti ou musulman mystique, professeurs d’université ou informaticiens de haute volée, au fil des générations, la pittoresque tribu Carmichael va unir ses compétences pour bouter l’envahisseur hors de la Terre…
A la fois étrange et familière, une chronique de cinquante ans d’occupation extraterrestre qui atteint à l’ampleur d’Autant en emporte le vent.
— Je ne crois rien. La journée a été longue. Je n’aime pas réfléchir après dix heures du soir. Des fois, je laisse tout tomber encore plus tôt que ça… Qu’est-ce qui te tracasse ? Le vieux ? Il s’en tirera. Il n’est plus tout jeune, mais c’est pareil pour nous tous, hein ? Nous ne sommes pas immortels, tu sais. Mais il s’est drôlement déridé quand je lui ai annoncé le résultat du vote d’aujourd’hui.
— T’en veux encore ?
— Non, merci. Je suis en train de réfléchir à ce truc.
— Tu permets ? »
Ronnie haussa les épaules. Anse remplit son verre presque à ras bord.
« La réunion, je l’emmerde, lâcha-t-il d’un ton funèbre lorsqu’il se fut octroyé une généreuse rasade de grappa. Et toutes ces conneries de Résistance de mes deux, Ronnie.
— Qu’est-ce qu’elle a, la Résistance ?
— Quelle frime ! Quelle mascarade idiote ! On tient ces réunions et on se contente de faire des gestes symboliques. On tourne dans le vide, tu vois pas ? On nomme des commissions, on mène des études, on mijote des plans grandioses et on les télémate à des gens tout aussi paumés que nous dans le monde entier. C’est ça, la Résistance ? Est-ce que les Entités abandonnent le terrain sous nos vaillants assauts ? Est-ce que la libération de la Terre est pour bientôt ? Qu’est-ce qu’on branle en réalité pour y arriver ? En réalité, y a pas de Résistance. On se contente de faire semblant.
— Tant qu’on continuera à faire semblant, on gardera en vie l’idée de liberté. Tu as entendu le Colonel le répéter mille fois. Le jour où on abandonnera toute prétention de résistance, on sera définitivement des esclaves.
— Tu crois vraiment à ces conneries, frangin ? »
Ronnie eut besoin d’une gorgée de grappa avant de répliquer.
Il essaya de l’avaler sans y goûter. « Oui, dit-il en fixant les yeux torves et injectés de sang de son frère. Oui, frangin, j’y crois vraiment. Et je ne pense pas du tout que ce soit des conneries.
— T’as l’air prodigieusement sincère quand tu dis ça ! s’esclaffa Anse.
— Je suis sincère, Anse.
— Très bien. Très bien. Ça aussi, tu le dis très sincèrement… T’es encore un magouilleur, au fond, pas vrai, frangin ? T’as commencé comme ça, et tu continues. Et tu t’en sors à merveille.
— Fais gaffe, Anse.
— Est-ce que je dis pas la vérité, frangin ? Que tu viennes me raconter que tu crois aux conneries du vieux, passe encore, mais me demande pas d’accorder la moindre foi à tes bobards, pas au point où en sont les choses… Allez, à la tienne, encore un peu de grappa. Ça te fera du bien. Fais le plein de sincérité pour le prochain couillon que tu veux arnaquer… »
II tendit la bouteille à Ronnie, qui la scruta une dizaine de secondes tout en essayant de contenir la colère qui montait en lui – colère envers les accusations méprisantes et éthyliques de son frère et les vérités partielles qui flottaient pas très loin de leur surface, envers le délabrement du Colonel, envers la prise de conscience croissante, au fil des années, de sa propre mortalité, envers la présence persistante des Entités dans le monde. Envers tout. Et tandis qu’Anse rapprochait la bouteille comme pour la lui coller sur le visage, Ronnie la repoussa d’un revers sec de la main, obligeant son frère à lâcher prise. La bouteille frappa Anse à la bouche et au menton et alla rebondir sur le sol en répandant un flot de grappa. Feulant de colère, Anse se catapulta de sa chaise, tentant de crocher Ronnie d’une main et de le frapper de l’autre.
Ronnie lui plaqua une main sur la poitrine pour le tenir à distance et essaya de le rasseoir de force. Anse, les yeux à présent étincelants de rage, gronda et tenta encore de lui décocher un coup de poing, toujours sans succès. Ronnie accentua sa pression. Anse bascula en arrière et retomba lourdement sur son séant au moment même où Peggy faisait irruption dans la pièce.
« Hé, vous deux, qu’est-ce qui se passe ? »
Honteux et confus, Ronnie se retourna vers son épouse. Il sentit le rouge lui monter aux joues. Toute sa colère s’était dissipée. « On discutait de la réunion d’aujourd’hui, c’est tout, expliqua-t-il.
— Tu parles ! » Elle ramassa la bouteille de grappa, la renifla d’un air dégoûté et la jeta dans une corbeille à papiers. Elle lança à son mari un regard incendiaire. « Oui, tu peux rougir, Ron. Vous êtes comme deux gamins qui viennent de trouver la clef du placard à liqueurs de papa.
— C’est un peu plus compliqué que ça, Peg.
— Oh, je n’en doute pas ! » Puis elle se tourna vers Anse, qui restait assis, la tête basse, cachant son visage dans ses mains. « Hé, qu’est-ce que tu as, Anse ? »
II pleurait à gros sanglots dévastateurs. Peggy lui passa un bras autour des épaules et se pencha tout près de lui ; de sa main libre, elle fît signe à Ronnie de déguerpir.
« Et alors, Anse ? dit-elle doucement. Et alors ? »
Une fois ou deux par mois, plus souvent s’il arrivait à gratter de quoi payer l’essence, Steve Gannett descendait du ranch à flanc de montagne et empruntait la chaussée cabossée et délabrée qu’était l’autoroute 101 jusqu’à Ventura, où Lisa l’attendait près de la mission San Buenaventura. Ils continuaient alors dans la voiture de Lisa sur Pacific Coast Highway, passaient devant la base aéronavale de Point Mugu et pénétraient dans le parc d’État de Mugu proprement dit. Ils avaient là leur endroit favori, un bosquet touffu dans la partie vallonnée du parc, où ils pouvaient faire l’amour. C’était arrangé ainsi entre eux : il allait jusqu’à Ventura et Lisa assurait le reste du trajet. C’était normal, vu les quotas de rationnement d’essence.
Steve s’étonnait toujours d’avoir une petite amie attitrée. Avant, c’était un gosse obèse, disgracieux, maladroit, crétin sur les bords, bon à pas grand-chose sinon à bosser sur des ordinateurs, tâche dont il s’acquittait avec maestria. Comme son père Doug, il ne s’était jamais très bien adapté à la famille Carmichael, cette tribu de gens secs, énergiques, durs, au regard froid. Même lorsqu’ils étaient faibles – comme le Colonel, désormais si vieux et si distrait, ou Anse, qui picolait chaque fois qu’il se croyait à l’abri des regards –, il leur restait une certaine force. Ils vous allongeaient le regard bleu des Carmichael, un regard qui disait : Nous descendons d’une longue lignée de soldats. La discipline, ça nous connaît. Et toi, tu es gros, négligent et paresseux, et tout ce que tu sais faire, c’est bricoler avec des ordinateurs. Même les jumeaux, Mike et Charlie, ses cousins, l’avaient regardé ainsi – et ce n’étaient que des petits garçons.
Mais Steve était à moitié Carmichael lui-même, et après quelques années passées au ranch, cette partie de son héritage génétique avait finalement commencé à se manifester. La vie au grand air – l’air pur des montagnes ! – et l’obligation pour chacun de fournir quelques heures de dur travail manuel tous les jours avaient porté leurs fruits. Progressivement, très progressivement, l’embonpoint du garçonnet s’était résorbé. Progressivement, sa coordination s’était améliorée et il avait appris à courir sans se casser la figure, à grimper aux arbres, à conduire une voiture. Il serait toujours plus enveloppé et moins agile que ses cousins, ses cheveux seraient toujours rebelles, ses pans de chemise trouveraient toujours le moyen de sortir de son pantalon et ses yeux ne seraient jamais du bleu glacial des Carmichael mais toujours du marron foncé des Gannett. N’empêche que l’année de ses quinze ans, il s’était transformé d’une manière qui l’avait immensément surpris.
Le premier véritable signe indiquant qu’il allait avoir une vie personnelle se manifesta lorsque Jill, la fille d’Anse, l’autorisa à prendre quelques libertés sexuelles avec elle.